Allez les Bœufs !

 

Veuillez m’excuser, je vis à la campagne. Il s’agissait bien évidemment des Bleus, tout le monde les aura reconnus, notamment grâce à la majuscule, coquetterie typographique très commode malheureusement en déshérence mais ne nous égarons pas (je sens que mes phrases sont trop longues, il va falloir que je coupe …).

Je viens d’apprendre — avec un peu de retard, j’en suis fort marri, mais j’ai pas que ça à foutre non plus — que notre équipe nationale, les « Blœufs » (il paraît que c’est comme cela qu’il convient de les appeler à partir de maintenant), après s’être vautrée dans le stupre et la fornication, s’est abîmée dans les gouffres amers de la lâcheté morale et du relâchement syntaxique. Ce jour de naufrage immonde, de désastre fangeux, de défaite abjecte sera bientôt décrété «deuil national», n’en doutons pas, nos élites gouvernementales affairées — beaucoup d’affaires en ce moment — et soucieuses de la tenue morale de nos institutions et du rayonnement de la France (Reine des Nations) sur le clapotis bourbeux aux remugles putrides formant ce qu’il est convenu d’appeler « le reste du monde » s’en occupent (décidément, j’ai du mal à couper). Soyons honnêtes, notre beau pays (Soleil de la Galaxie) connaît une période de prospérité sans précédent, tous les problèmes sont réglés ou en passe de l’être car, le saviez-vous ? depuis que vous avez commencé la lecture de ce billet, 18332 projets de lois (c’est une moyenne) ont déjà été rédigés, envoyés au plus haut sommet de l’Etat et seront bientôt votés par une assemblée législative aussi clairsemée qu’une messe ordinaire un soir de coupe du monde. Et 18332 lois, cela fait exactement 18332 problèmes dé-fi-ni-ti-ve-ment réglés.

En théorie du moins.

Alors à cette cadence vous vous imaginez bien qu’on commence à gatouiller sur le bavoir dans les plus hautes sphères de l’Etat — je ne savais d’ailleurs pas que l’Etat, paix à son âme, était sphérique (comme un ballon de foot, finalement). Et ainsi que l’a si justement déclaré un grand comique-homme-politique digne héritier de Jean Lefebvre, son mentor : « A force de réfléchir avant de légiférer, […] on reste immobile. ». Puisque dans notre France (Lumière de l’Univers) tout a déjà été fait, que les programmes de télévision nous ont tellement aspirés notre « temps de cerveau humain disponible » comme le disait un autre bienfaiteur de l’humanité, au point qu’il ne nous en reste plus pour nous occuper de nous-mêmes, une question se pose : que faire ? Que dire ? Que penser (pour ceux qui disposeraient encore de l’équipement nécessaire, dans un état d’entretien correct) ? Je sais que cela fait trois questions, mais chacun peut choisir celle qu’il préfère, avec laquelle il se sent le plus d’affinités, on n’est pas là pour pinailler non plus.

Après avoir contemplé, l’œil vide et le ventre plein, la tourbe immonde et le cloaque fétide de ce que nous sommes bien obligés d’appeler, faute de mieux, le spectacle de nos contemporains, la réponse à ces questions taraudant le mari fatigué de la ménagère de moins de cinquante ans jaillit alors dans les consciences avec la puissance d’un jet d’urine un soir de fête de la bière à Munich : le foot !

Oui, le spectacle de ces héros des temps modernes s’élançant courageusement pour quelques centaines de millions d’euros à peine, à la poursuite d’un objet sphérique (comme l’Etat donc) zébrant l’horizon de ses carreaux blancs et noirs — triomphe du chic et du bon goût — oui, je le répète, cette épopée contemporaine qui met en scène des guerriers modernes aux prises avec l’adversité dans des palaces à 20 000 euros la nuit (masseuse thaïlandaise non comprise), refusant parfois de s’entraîner, certes, mais acceptant toujours les entraîneuses, oui, je le confirme, le foot, c’est de la balle.

A ce propos, comme il s’agit de sport, de fair-play, d’idéal républicain et de modèle pour la jeunesse, je me permets une petite parenthèse publicitaire : (FOOT, SCANDALES, SEXE, CORRUPTION, INSULTES, BLEUS, EQUIPE DE FRANCE, VA NIQUER TA MERE, ESPRIT SPORTIF, VA TE FAIRE ENCULER). Pourquoi les majuscules ? Il paraît que c’est excellent pour l’audience du site, le référencement de mon blog, tout ça quoi. Je vous remercie donc de ne pas avoir quitté l’antenne et espère vous retrouver désormais beaucoup plus nombreux.

Bien, revenons à nos ballons. Oui ! le foot est important ; oui ! la bérézina des Blœufs est une tragédie à côté de laquelle la crise économique mondiale résultant de la guerre sans pitié que mènent les riches contre les pauvres — on peut les comprendre il y en a trop et comme le précisait un grand humoriste auvergnat : les pauvres quand il y en un ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes — à côté de laquelle disais-je, ce génocide mondial des crève-la-dalle et des pousse-mégots (pour les pays riches) n’est guère plus qu’un sketch à deux balles. On ne s’y est d’ailleurs pas trompé dans les plus hautes baudruches de l’Etat (une baudruche bien gonflée est toujours en forme de sphère) puisque le sélectionneur des Blœufs a été entendu aujourd’hui même (ou hier peut-être, le temps passe vite quand on est passionné) par la commission culturelle de l’Assemblée Nationale. Et pas n’importe quelle Assemblée nationale, non, la nôtre ! Et là , j’entends déjà les ricanements des béotiens du ballon rond, des analphabètes du renvoi au 22, des incultes de la surface de réparation (qu’est-ce qu’on y répare au fait ? Ça ressemble beaucoup à du bricolage tout ça) : qu’est-ce le foot vient faire dans la culture ?

Argument minable. Et le gazon, vous croyez que ça pousse tout seul ? Et s’il ne fallait qu’un argument pour démontrer à la face du Cosmos, qui n’en demandait pas tant, la dimension métaphysique universelle de ce qui n’est pas simplement un sport de voyous ainsi que l’ont dit quelques snobs avant de replonger leur nez boutonneux dans un bouquin aux pages jaunies mais qui est devenu une, que dis-je, LA raison de vivre de millions de cadres moyens, d’employés, de pauvres et de chômeurs, parfois en fin de droit, au cerveau aussi vide que leur frigo, c’est celle-ci (reportez-vous au début de la phrase, deux pages plus haut) : M. Alain Fin…kraut, qu’il nous soit permis de ne pas le nommer, éminent représentant de la pensée médiatique ambiante, philosophe autoproclamé, titulaire d’une agrégation de lettres modernes (tiens comme moi), professeur dans une école qui forme l’ELITE de la pensée moderne universelle, M. Alain. F***kel***** (j’adore le jeu du pendu !) a lui-même condescendu, à défaut des poubelles, à répandre quelque analyse joliment tournée dans les divers médias à sa disposition sur le caractère absolument emblématique du manque de savoir-vivre, particulièrement visible dans les erreurs grossières commises par les joueurs dans l’emploi du passé simple, mais pas seulement. Rappelons que cet esprit clairvoyant, enthousiaste de la première heure pour les idées de l’actuel Président, est également un éminent spécialiste de l’exécration universelle (banlieues, rap, rock, Dieudonné, éducation nationale, Palestiniens …) qui ne va pas toutefois jusqu’à la barbarie des crimes contre l’humanité commis par l’armée israélienne à l’encontre des populations civiles de la bande de Gaza. Nous voilà rassurés, cet homme sait parfois pardonner.

Pour que M. A. F*********t (ça devient facile, c’est toujours le même) descende de son Olympe de la Culture, de son Parthénon du Savoir, de son Nirvanâ de la Connaissance, pour s’occuper de la coupe du monde et de l’équipe des Blœufs démontre sans aucune possibilité de contestation (inutile donc d’essayer) que le gouvernement français et l’Assemblée Nationale ont eu raison de convoquer le sélectionneur pour qu’il s’explique enfin, parce que les autres problèmes peuvent attendre.

 

Sans les Blœufs, la coupe du monde n’intéresse plus les Français. C’est un véritable désastre : certains vont peut-être même en profiter pour se remettre à penser.

 

Ce texte philosophique mais pas trop est mis à disposition par Karmatotal sous licence « Creative Commons »  88x31.png



La forêt d’aubergines.

 

L’objet gisait au milieu du sentier, parfaitement insolite dans ce cadre bucolique. Nous nous arrêtâmes d’un seul et même mouvement, pour adopter la position de la tortue du Puy-en-Velay (qui ne diffère du requin cantalien que par les incisives latérales, bleues pâles au lieu du bel orange que leur donne la gentiane des monts de l’Atlas). Ma tante — il faudra un jour que je vous parle de ma tante — fit mine d’ignorer l’objet, comme s’il n’existait qu’à la vague périphérie de son champ de conscience. Il faut dire que ma tante ignorait beaucoup de choses à cette époque, à commencer par mon oncle. J’étais peut-être le seul de la mission à observer opiniâtrement cette chose abandonnée là, et probablement exposée à l’abjection d’un vol, essayant de toutes mes forces d’en percer les mystères. Taille, forme, masse atomique, nombre de moles, numéro de téléphone… rien jamais ne m’échappait excepté un petit reflux gastrique de temps en temps, après un haricot de mouton.

Je m’en souviens maintenant, nous étions partis dès l’aube, un mardi soir, à 15h32 précisément, et il faisait déjà chaud pour un dimanche. L’expédition était menée tambour battant par ce géant impassible qui dégageait l’horizon d’un simple éternuement : mon père (il faudra un jour que je vous parle de mon père). Nous allions … nous allions … à la rencontre de la forêt d’aubergines, une forêt mythique et primordiale, cachée aux yeux des hommes, dont l’emplacement secret ne se trouvait que dans le journal local, entre l’horoscope et la rubrique nécrologique, les jours pairs uniquement ce qui permettait d’éviter les impairs, car je préférais les gabardines à l’époque. J’avais moi-même relevé scrupuleusement les coordonnées et les avais inscrites dans l’agenda de l’année 1975 qui me suivait dans tous mes déplacements. Au même moment un très vieil ami de mon père le décida à reprendre du service en le convainquant de nous rejoindre dans cette aventure. Sans son pote âgé, jamais nous n’aurions pu voir autant d’aubergines. Je levai les yeux un instant pour interroger l’azur mais le ciel était entièrement jaune, décidément c’était le jour des surprises ! Cet objet insolite, inouï, incroyable, au détour de la piste et maintenant, un ciel entièrement … en fait c’était ma capuche qui était trop grande et qui me tombait sur les yeux. Le ciel, lui, était bleu, comme d’habitude sous nos latitudes quelque part entre le tropique du scarabée à poil dur et le 22 à Asnières.

Mon père et son vieil ami (il faudra un jour que je vous en parle, c’est un type extraordinaire : champion des Carpathes de ping-pong en porte-jarretelles, dresseur émérite de lombrics dépressifs, spécialiste reconnu de l’interprétation de la neuvième symphonie de Beethoven sur bidon d’huile de cinquante litres et j’en passe, il fait aussi très bien le cake aux noix) décidèrent d’une pause que tous les participants approuvèrent sans condition. J’en pris un peu ombrage car j’étais quand même censé être le chef de cette expédition. N’ayant pas de frein sous la main, je n’avais rien à ronger, je décidai donc de passer l’éponge. A cette époque j’avais toujours une éponge de terre qui me suivait partout. L’éponge terrestre est un crustacé à plumes ovales dont la carapace est presque entièrement constituée d’oignons frits — parfois d’échalotes carnivores, surtout dans les pays de corne d’Afrique — très affectueux, notamment les jeunes mâles avant les grandes migrations. Elle se contente de peu, un coin d’évier ou un rebord de lavabo mais se reproduit difficilement en captivité. Le cri de l’éponge terrestre est absolument fascinant, il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie, c’est d’une beauté ! Ça commence par une sorte de chuintement, vous voyez, un peu comme un grand « schluuurp » très baveux, ça continue avec une compression molle, façon « schplouifch » et ça finit par une espèce d’expectoration caverneuse « bleuhark-splotch ». J’ai appris le langage de l’éponge de terre quand j’étais en mission au milieu de l’Atlantique nord, je traquais alors un centre équestre clandestin qui employait des éléphants de mer au noir. Les propriétaires étaient des requins mais je m’égare, ce n’est pas le sujet, restons concentré. J’avais donc décidé de passer l’éponge pour cette fois mais je ne savais pas à qui. Je l’ai donc fait passer de ma poche droite à ma poche gauche, mais quand même, c’était juste pour cette fois ! En puis à ce train-là,il nous faudrait des années pour atteindre la forêt d’aubergines.

Néanmoins je décidai de tirer parti de ce bivouac improvisé (et involontaire) pour étudier à loisir cet objet incongru apparu au détour du sentier. Une chose bien extraordinaire, en vérité, de forme oblongue, souple sans toutefois être molle (à l’inverse d’une vieille amie de ma mère dont je ne souhaite pas vous entretenir, son ex-mari l’ayant fait toute sa vie) présentant des sortes de nervures le long de la surface. La matière était noire, assez résistante. Avait-il été fabriqué par la main de l’homme ? Ou bien s’agissait-il d’un de ces vestiges venus du ciel, attestant sans nul doute la présence d’une intelligence supérieure scrutant l’humanité ; hypothèse qui, je le confesse, n’a pas ma préférence, tant on a des difficultés à se représenter une race d’extra-terrestres assez abrutis pour faire tout ce trajet et perdre leur temps à regarder nos occupations futiles et parfois dégoûtantes, pour un alien en tout cas. Ça ne tient pas debout.

Cependant, les programmes de télé-réalité ont rencontré un succès aussi stupéfiant qu’incompréhensible, il faut bien l’admettre. Je me souviens à ce propos d’un chaman, espagnol par sa voisine, qui arrêtait immédiatement la chasse au phoque pour regarder la « ferme aux singes ». Son cerveau s’est ensuite peu à peu transformé en brocoli à la vapeur, beaucoup trop cuit. Alors ? La planète bleue qui est plutôt en train de devenir marron, soyons franc, serait-elle la trash-tv du martien aux yeux pédonculés et aussi éteints que ceux du téléphage moyen en état de sidération devant cette machine à décérébrer ? Notre planète serait-elle le moyen le plus efficace de vendre du temps de cerveau vénusien disponible à une marque de soda galactique ?

« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie » disait Pascal. Il ne connaissait pas la télévision, évidemment. Car il y a de quoi être bien plus terrorisé à la vue d’un homme sandwich au sourire veule et racoleur instillant la peur de son prochain pendant le journal de treize heures chez la ménagère de plus de cinquante ans hypnotisée par l’écran plat. A côté de cela, une invasion d’Andromédiens venus nous dévorer vivants (avec juste un peu de moutarde) fait figure de petite blague entre copains. Il faudra un jour que je vous parle des Andromédiens.

  — Steevy !

J’avais donc trouvé la raison pour laquelle, très probablement, un objet aussi extraordinaire gisait au milieu du sentier. Il s’agissait évidemment d’une antenne souple, pour téléviseur alien, à écran sub-modulé avec un chanstiqueur d’hyperespace, un modèle haut de gamme garanti trois cycles galactiques, c’est dire !

  Steevy ! Alors ? !

« Steevy ? » Il s’agissait, je m’en souvenais maintenant, du déplorable patronyme dont m’avait affublé mon géniteur, très probablement un soir de profonde déprime, à moins qu’il ne se soit bourré la gueule en même temps que l’officier d’état-civil, coïncidence fâcheuse mais toujours possible (il faudra un jour que je vous parle de l’officier d’état-civil).

   — Steevy, bordel, tu ramènes ton cul, ouais ?

Pas de doute, l’expédition était repartie sans moi et mon père venait de s’apercevoir de mon absence. Je l’entendais parler à ma tante :

  Je sais pas ce qu’il a dans le crâne, ce con, il m’énerve, toujours perdu dans ces histoires à la noix. C’est tous ces bouquins qu’il lit, je suis sûr. Tu te rends compte qu’il a même pas voulu la télé dans sa chambre pour Noël ? Je sais pas ce qu’il a …

  Il est jeune, il n’a que sept ans.

  Il joue même pas au foot ! A son âge moi je tapais dans tous les ballons que je trouvais. Regarde, on fait une balade après le repas, normalement qu’est-ce qu’ils font tous les gosses, hein ? Ils jouent au foot ! Et ben pas lui. Je te dis qu’il est pas normal … j’espère que ça va pas devenir une tarlouze comme tous les intellos.

Je l’avais presque rejoint, avec à la main l’antenne du téléviseur alien, à écran sub-modulé avec le chanstiqueur d’hyperespace . Il se retourna vers moi et cracha :

  Et tu me jettes ce lacet que tu tripotes depuis dix minutes, c’est dégueulasse ! T’aurais mieux fait d’apporter un ballon, abruti.

Je marquai un petit temps d’arrêt, je n’avais plus tellement envie d’aller explorer la forêt d’aubergines et, finalement, je m’interroge sur la nécessité de vous parler de mon père.

 

88x311.png  Cette élucubration, chers élucubrateurs passifs, est mise à disposition par  Karmatotal sous licence Creative Commons “ByNcND”. Qu’on se le dise !




Archive pour juin, 2010

Allez les Bœufs !

 

Veuillez m’excuser, je vis à la campagne. Il s’agissait bien évidemment des Bleus, tout le monde les aura reconnus, notamment grâce à la majuscule, coquetterie typographique très commode malheureusement en déshérence mais ne nous égarons pas (je sens que mes phrases sont trop longues, il va falloir que je coupe …).

Je viens d’apprendre — avec un peu de retard, j’en suis fort marri, mais j’ai pas que ça à foutre non plus — que notre équipe nationale, les « Blœufs » (il paraît que c’est comme cela qu’il convient de les appeler à partir de maintenant), après s’être vautrée dans le stupre et la fornication, s’est abîmée dans les gouffres amers de la lâcheté morale et du relâchement syntaxique. Ce jour de naufrage immonde, de désastre fangeux, de défaite abjecte sera bientôt décrété «deuil national», n’en doutons pas, nos élites gouvernementales affairées — beaucoup d’affaires en ce moment — et soucieuses de la tenue morale de nos institutions et du rayonnement de la France (Reine des Nations) sur le clapotis bourbeux aux remugles putrides formant ce qu’il est convenu d’appeler « le reste du monde » s’en occupent (décidément, j’ai du mal à couper). Soyons honnêtes, notre beau pays (Soleil de la Galaxie) connaît une période de prospérité sans précédent, tous les problèmes sont réglés ou en passe de l’être car, le saviez-vous ? depuis que vous avez commencé la lecture de ce billet, 18332 projets de lois (c’est une moyenne) ont déjà été rédigés, envoyés au plus haut sommet de l’Etat et seront bientôt votés par une assemblée législative aussi clairsemée qu’une messe ordinaire un soir de coupe du monde. Et 18332 lois, cela fait exactement 18332 problèmes dé-fi-ni-ti-ve-ment réglés.

En théorie du moins.

Alors à cette cadence vous vous imaginez bien qu’on commence à gatouiller sur le bavoir dans les plus hautes sphères de l’Etat — je ne savais d’ailleurs pas que l’Etat, paix à son âme, était sphérique (comme un ballon de foot, finalement). Et ainsi que l’a si justement déclaré un grand comique-homme-politique digne héritier de Jean Lefebvre, son mentor : « A force de réfléchir avant de légiférer, […] on reste immobile. ». Puisque dans notre France (Lumière de l’Univers) tout a déjà été fait, que les programmes de télévision nous ont tellement aspirés notre « temps de cerveau humain disponible » comme le disait un autre bienfaiteur de l’humanité, au point qu’il ne nous en reste plus pour nous occuper de nous-mêmes, une question se pose : que faire ? Que dire ? Que penser (pour ceux qui disposeraient encore de l’équipement nécessaire, dans un état d’entretien correct) ? Je sais que cela fait trois questions, mais chacun peut choisir celle qu’il préfère, avec laquelle il se sent le plus d’affinités, on n’est pas là pour pinailler non plus.

Après avoir contemplé, l’œil vide et le ventre plein, la tourbe immonde et le cloaque fétide de ce que nous sommes bien obligés d’appeler, faute de mieux, le spectacle de nos contemporains, la réponse à ces questions taraudant le mari fatigué de la ménagère de moins de cinquante ans jaillit alors dans les consciences avec la puissance d’un jet d’urine un soir de fête de la bière à Munich : le foot !

Oui, le spectacle de ces héros des temps modernes s’élançant courageusement pour quelques centaines de millions d’euros à peine, à la poursuite d’un objet sphérique (comme l’Etat donc) zébrant l’horizon de ses carreaux blancs et noirs — triomphe du chic et du bon goût — oui, je le répète, cette épopée contemporaine qui met en scène des guerriers modernes aux prises avec l’adversité dans des palaces à 20 000 euros la nuit (masseuse thaïlandaise non comprise), refusant parfois de s’entraîner, certes, mais acceptant toujours les entraîneuses, oui, je le confirme, le foot, c’est de la balle.

A ce propos, comme il s’agit de sport, de fair-play, d’idéal républicain et de modèle pour la jeunesse, je me permets une petite parenthèse publicitaire : (FOOT, SCANDALES, SEXE, CORRUPTION, INSULTES, BLEUS, EQUIPE DE FRANCE, VA NIQUER TA MERE, ESPRIT SPORTIF, VA TE FAIRE ENCULER). Pourquoi les majuscules ? Il paraît que c’est excellent pour l’audience du site, le référencement de mon blog, tout ça quoi. Je vous remercie donc de ne pas avoir quitté l’antenne et espère vous retrouver désormais beaucoup plus nombreux.

Bien, revenons à nos ballons. Oui ! le foot est important ; oui ! la bérézina des Blœufs est une tragédie à côté de laquelle la crise économique mondiale résultant de la guerre sans pitié que mènent les riches contre les pauvres — on peut les comprendre il y en a trop et comme le précisait un grand humoriste auvergnat : les pauvres quand il y en un ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes — à côté de laquelle disais-je, ce génocide mondial des crève-la-dalle et des pousse-mégots (pour les pays riches) n’est guère plus qu’un sketch à deux balles. On ne s’y est d’ailleurs pas trompé dans les plus hautes baudruches de l’Etat (une baudruche bien gonflée est toujours en forme de sphère) puisque le sélectionneur des Blœufs a été entendu aujourd’hui même (ou hier peut-être, le temps passe vite quand on est passionné) par la commission culturelle de l’Assemblée Nationale. Et pas n’importe quelle Assemblée nationale, non, la nôtre ! Et là , j’entends déjà les ricanements des béotiens du ballon rond, des analphabètes du renvoi au 22, des incultes de la surface de réparation (qu’est-ce qu’on y répare au fait ? Ça ressemble beaucoup à du bricolage tout ça) : qu’est-ce le foot vient faire dans la culture ?

Argument minable. Et le gazon, vous croyez que ça pousse tout seul ? Et s’il ne fallait qu’un argument pour démontrer à la face du Cosmos, qui n’en demandait pas tant, la dimension métaphysique universelle de ce qui n’est pas simplement un sport de voyous ainsi que l’ont dit quelques snobs avant de replonger leur nez boutonneux dans un bouquin aux pages jaunies mais qui est devenu une, que dis-je, LA raison de vivre de millions de cadres moyens, d’employés, de pauvres et de chômeurs, parfois en fin de droit, au cerveau aussi vide que leur frigo, c’est celle-ci (reportez-vous au début de la phrase, deux pages plus haut) : M. Alain Fin…kraut, qu’il nous soit permis de ne pas le nommer, éminent représentant de la pensée médiatique ambiante, philosophe autoproclamé, titulaire d’une agrégation de lettres modernes (tiens comme moi), professeur dans une école qui forme l’ELITE de la pensée moderne universelle, M. Alain. F***kel***** (j’adore le jeu du pendu !) a lui-même condescendu, à défaut des poubelles, à répandre quelque analyse joliment tournée dans les divers médias à sa disposition sur le caractère absolument emblématique du manque de savoir-vivre, particulièrement visible dans les erreurs grossières commises par les joueurs dans l’emploi du passé simple, mais pas seulement. Rappelons que cet esprit clairvoyant, enthousiaste de la première heure pour les idées de l’actuel Président, est également un éminent spécialiste de l’exécration universelle (banlieues, rap, rock, Dieudonné, éducation nationale, Palestiniens …) qui ne va pas toutefois jusqu’à la barbarie des crimes contre l’humanité commis par l’armée israélienne à l’encontre des populations civiles de la bande de Gaza. Nous voilà rassurés, cet homme sait parfois pardonner.

Pour que M. A. F*********t (ça devient facile, c’est toujours le même) descende de son Olympe de la Culture, de son Parthénon du Savoir, de son Nirvanâ de la Connaissance, pour s’occuper de la coupe du monde et de l’équipe des Blœufs démontre sans aucune possibilité de contestation (inutile donc d’essayer) que le gouvernement français et l’Assemblée Nationale ont eu raison de convoquer le sélectionneur pour qu’il s’explique enfin, parce que les autres problèmes peuvent attendre.

 

Sans les Blœufs, la coupe du monde n’intéresse plus les Français. C’est un véritable désastre : certains vont peut-être même en profiter pour se remettre à penser.

 

Ce texte philosophique mais pas trop est mis à disposition par Karmatotal sous licence « Creative Commons »  88x31.png

La forêt d’aubergines.

 

L’objet gisait au milieu du sentier, parfaitement insolite dans ce cadre bucolique. Nous nous arrêtâmes d’un seul et même mouvement, pour adopter la position de la tortue du Puy-en-Velay (qui ne diffère du requin cantalien que par les incisives latérales, bleues pâles au lieu du bel orange que leur donne la gentiane des monts de l’Atlas). Ma tante — il faudra un jour que je vous parle de ma tante — fit mine d’ignorer l’objet, comme s’il n’existait qu’à la vague périphérie de son champ de conscience. Il faut dire que ma tante ignorait beaucoup de choses à cette époque, à commencer par mon oncle. J’étais peut-être le seul de la mission à observer opiniâtrement cette chose abandonnée là, et probablement exposée à l’abjection d’un vol, essayant de toutes mes forces d’en percer les mystères. Taille, forme, masse atomique, nombre de moles, numéro de téléphone… rien jamais ne m’échappait excepté un petit reflux gastrique de temps en temps, après un haricot de mouton.

Je m’en souviens maintenant, nous étions partis dès l’aube, un mardi soir, à 15h32 précisément, et il faisait déjà chaud pour un dimanche. L’expédition était menée tambour battant par ce géant impassible qui dégageait l’horizon d’un simple éternuement : mon père (il faudra un jour que je vous parle de mon père). Nous allions … nous allions … à la rencontre de la forêt d’aubergines, une forêt mythique et primordiale, cachée aux yeux des hommes, dont l’emplacement secret ne se trouvait que dans le journal local, entre l’horoscope et la rubrique nécrologique, les jours pairs uniquement ce qui permettait d’éviter les impairs, car je préférais les gabardines à l’époque. J’avais moi-même relevé scrupuleusement les coordonnées et les avais inscrites dans l’agenda de l’année 1975 qui me suivait dans tous mes déplacements. Au même moment un très vieil ami de mon père le décida à reprendre du service en le convainquant de nous rejoindre dans cette aventure. Sans son pote âgé, jamais nous n’aurions pu voir autant d’aubergines. Je levai les yeux un instant pour interroger l’azur mais le ciel était entièrement jaune, décidément c’était le jour des surprises ! Cet objet insolite, inouï, incroyable, au détour de la piste et maintenant, un ciel entièrement … en fait c’était ma capuche qui était trop grande et qui me tombait sur les yeux. Le ciel, lui, était bleu, comme d’habitude sous nos latitudes quelque part entre le tropique du scarabée à poil dur et le 22 à Asnières.

Mon père et son vieil ami (il faudra un jour que je vous en parle, c’est un type extraordinaire : champion des Carpathes de ping-pong en porte-jarretelles, dresseur émérite de lombrics dépressifs, spécialiste reconnu de l’interprétation de la neuvième symphonie de Beethoven sur bidon d’huile de cinquante litres et j’en passe, il fait aussi très bien le cake aux noix) décidèrent d’une pause que tous les participants approuvèrent sans condition. J’en pris un peu ombrage car j’étais quand même censé être le chef de cette expédition. N’ayant pas de frein sous la main, je n’avais rien à ronger, je décidai donc de passer l’éponge. A cette époque j’avais toujours une éponge de terre qui me suivait partout. L’éponge terrestre est un crustacé à plumes ovales dont la carapace est presque entièrement constituée d’oignons frits — parfois d’échalotes carnivores, surtout dans les pays de corne d’Afrique — très affectueux, notamment les jeunes mâles avant les grandes migrations. Elle se contente de peu, un coin d’évier ou un rebord de lavabo mais se reproduit difficilement en captivité. Le cri de l’éponge terrestre est absolument fascinant, il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie, c’est d’une beauté ! Ça commence par une sorte de chuintement, vous voyez, un peu comme un grand « schluuurp » très baveux, ça continue avec une compression molle, façon « schplouifch » et ça finit par une espèce d’expectoration caverneuse « bleuhark-splotch ». J’ai appris le langage de l’éponge de terre quand j’étais en mission au milieu de l’Atlantique nord, je traquais alors un centre équestre clandestin qui employait des éléphants de mer au noir. Les propriétaires étaient des requins mais je m’égare, ce n’est pas le sujet, restons concentré. J’avais donc décidé de passer l’éponge pour cette fois mais je ne savais pas à qui. Je l’ai donc fait passer de ma poche droite à ma poche gauche, mais quand même, c’était juste pour cette fois ! En puis à ce train-là,il nous faudrait des années pour atteindre la forêt d’aubergines.

Néanmoins je décidai de tirer parti de ce bivouac improvisé (et involontaire) pour étudier à loisir cet objet incongru apparu au détour du sentier. Une chose bien extraordinaire, en vérité, de forme oblongue, souple sans toutefois être molle (à l’inverse d’une vieille amie de ma mère dont je ne souhaite pas vous entretenir, son ex-mari l’ayant fait toute sa vie) présentant des sortes de nervures le long de la surface. La matière était noire, assez résistante. Avait-il été fabriqué par la main de l’homme ? Ou bien s’agissait-il d’un de ces vestiges venus du ciel, attestant sans nul doute la présence d’une intelligence supérieure scrutant l’humanité ; hypothèse qui, je le confesse, n’a pas ma préférence, tant on a des difficultés à se représenter une race d’extra-terrestres assez abrutis pour faire tout ce trajet et perdre leur temps à regarder nos occupations futiles et parfois dégoûtantes, pour un alien en tout cas. Ça ne tient pas debout.

Cependant, les programmes de télé-réalité ont rencontré un succès aussi stupéfiant qu’incompréhensible, il faut bien l’admettre. Je me souviens à ce propos d’un chaman, espagnol par sa voisine, qui arrêtait immédiatement la chasse au phoque pour regarder la « ferme aux singes ». Son cerveau s’est ensuite peu à peu transformé en brocoli à la vapeur, beaucoup trop cuit. Alors ? La planète bleue qui est plutôt en train de devenir marron, soyons franc, serait-elle la trash-tv du martien aux yeux pédonculés et aussi éteints que ceux du téléphage moyen en état de sidération devant cette machine à décérébrer ? Notre planète serait-elle le moyen le plus efficace de vendre du temps de cerveau vénusien disponible à une marque de soda galactique ?

« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie » disait Pascal. Il ne connaissait pas la télévision, évidemment. Car il y a de quoi être bien plus terrorisé à la vue d’un homme sandwich au sourire veule et racoleur instillant la peur de son prochain pendant le journal de treize heures chez la ménagère de plus de cinquante ans hypnotisée par l’écran plat. A côté de cela, une invasion d’Andromédiens venus nous dévorer vivants (avec juste un peu de moutarde) fait figure de petite blague entre copains. Il faudra un jour que je vous parle des Andromédiens.

  — Steevy !

J’avais donc trouvé la raison pour laquelle, très probablement, un objet aussi extraordinaire gisait au milieu du sentier. Il s’agissait évidemment d’une antenne souple, pour téléviseur alien, à écran sub-modulé avec un chanstiqueur d’hyperespace, un modèle haut de gamme garanti trois cycles galactiques, c’est dire !

  Steevy ! Alors ? !

« Steevy ? » Il s’agissait, je m’en souvenais maintenant, du déplorable patronyme dont m’avait affublé mon géniteur, très probablement un soir de profonde déprime, à moins qu’il ne se soit bourré la gueule en même temps que l’officier d’état-civil, coïncidence fâcheuse mais toujours possible (il faudra un jour que je vous parle de l’officier d’état-civil).

   — Steevy, bordel, tu ramènes ton cul, ouais ?

Pas de doute, l’expédition était repartie sans moi et mon père venait de s’apercevoir de mon absence. Je l’entendais parler à ma tante :

  Je sais pas ce qu’il a dans le crâne, ce con, il m’énerve, toujours perdu dans ces histoires à la noix. C’est tous ces bouquins qu’il lit, je suis sûr. Tu te rends compte qu’il a même pas voulu la télé dans sa chambre pour Noël ? Je sais pas ce qu’il a …

  Il est jeune, il n’a que sept ans.

  Il joue même pas au foot ! A son âge moi je tapais dans tous les ballons que je trouvais. Regarde, on fait une balade après le repas, normalement qu’est-ce qu’ils font tous les gosses, hein ? Ils jouent au foot ! Et ben pas lui. Je te dis qu’il est pas normal … j’espère que ça va pas devenir une tarlouze comme tous les intellos.

Je l’avais presque rejoint, avec à la main l’antenne du téléviseur alien, à écran sub-modulé avec le chanstiqueur d’hyperespace . Il se retourna vers moi et cracha :

  Et tu me jettes ce lacet que tu tripotes depuis dix minutes, c’est dégueulasse ! T’aurais mieux fait d’apporter un ballon, abruti.

Je marquai un petit temps d’arrêt, je n’avais plus tellement envie d’aller explorer la forêt d’aubergines et, finalement, je m’interroge sur la nécessité de vous parler de mon père.

 

88x311.png  Cette élucubration, chers élucubrateurs passifs, est mise à disposition par  Karmatotal sous licence Creative Commons “ByNcND”. Qu’on se le dise !

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