La forêt d’aubergines.

 

L’objet gisait au milieu du sentier, parfaitement insolite dans ce cadre bucolique. Nous nous arrêtâmes d’un seul et même mouvement, pour adopter la position de la tortue du Puy-en-Velay (qui ne diffère du requin cantalien que par les incisives latérales, bleues pâles au lieu du bel orange que leur donne la gentiane des monts de l’Atlas). Ma tante — il faudra un jour que je vous parle de ma tante — fit mine d’ignorer l’objet, comme s’il n’existait qu’à la vague périphérie de son champ de conscience. Il faut dire que ma tante ignorait beaucoup de choses à cette époque, à commencer par mon oncle. J’étais peut-être le seul de la mission à observer opiniâtrement cette chose abandonnée là, et probablement exposée à l’abjection d’un vol, essayant de toutes mes forces d’en percer les mystères. Taille, forme, masse atomique, nombre de moles, numéro de téléphone… rien jamais ne m’échappait excepté un petit reflux gastrique de temps en temps, après un haricot de mouton.

Je m’en souviens maintenant, nous étions partis dès l’aube, un mardi soir, à 15h32 précisément, et il faisait déjà chaud pour un dimanche. L’expédition était menée tambour battant par ce géant impassible qui dégageait l’horizon d’un simple éternuement : mon père (il faudra un jour que je vous parle de mon père). Nous allions … nous allions … à la rencontre de la forêt d’aubergines, une forêt mythique et primordiale, cachée aux yeux des hommes, dont l’emplacement secret ne se trouvait que dans le journal local, entre l’horoscope et la rubrique nécrologique, les jours pairs uniquement ce qui permettait d’éviter les impairs, car je préférais les gabardines à l’époque. J’avais moi-même relevé scrupuleusement les coordonnées et les avais inscrites dans l’agenda de l’année 1975 qui me suivait dans tous mes déplacements. Au même moment un très vieil ami de mon père le décida à reprendre du service en le convainquant de nous rejoindre dans cette aventure. Sans son pote âgé, jamais nous n’aurions pu voir autant d’aubergines. Je levai les yeux un instant pour interroger l’azur mais le ciel était entièrement jaune, décidément c’était le jour des surprises ! Cet objet insolite, inouï, incroyable, au détour de la piste et maintenant, un ciel entièrement … en fait c’était ma capuche qui était trop grande et qui me tombait sur les yeux. Le ciel, lui, était bleu, comme d’habitude sous nos latitudes quelque part entre le tropique du scarabée à poil dur et le 22 à Asnières.

Mon père et son vieil ami (il faudra un jour que je vous en parle, c’est un type extraordinaire : champion des Carpathes de ping-pong en porte-jarretelles, dresseur émérite de lombrics dépressifs, spécialiste reconnu de l’interprétation de la neuvième symphonie de Beethoven sur bidon d’huile de cinquante litres et j’en passe, il fait aussi très bien le cake aux noix) décidèrent d’une pause que tous les participants approuvèrent sans condition. J’en pris un peu ombrage car j’étais quand même censé être le chef de cette expédition. N’ayant pas de frein sous la main, je n’avais rien à ronger, je décidai donc de passer l’éponge. A cette époque j’avais toujours une éponge de terre qui me suivait partout. L’éponge terrestre est un crustacé à plumes ovales dont la carapace est presque entièrement constituée d’oignons frits — parfois d’échalotes carnivores, surtout dans les pays de corne d’Afrique — très affectueux, notamment les jeunes mâles avant les grandes migrations. Elle se contente de peu, un coin d’évier ou un rebord de lavabo mais se reproduit difficilement en captivité. Le cri de l’éponge terrestre est absolument fascinant, il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie, c’est d’une beauté ! Ça commence par une sorte de chuintement, vous voyez, un peu comme un grand « schluuurp » très baveux, ça continue avec une compression molle, façon « schplouifch » et ça finit par une espèce d’expectoration caverneuse « bleuhark-splotch ». J’ai appris le langage de l’éponge de terre quand j’étais en mission au milieu de l’Atlantique nord, je traquais alors un centre équestre clandestin qui employait des éléphants de mer au noir. Les propriétaires étaient des requins mais je m’égare, ce n’est pas le sujet, restons concentré. J’avais donc décidé de passer l’éponge pour cette fois mais je ne savais pas à qui. Je l’ai donc fait passer de ma poche droite à ma poche gauche, mais quand même, c’était juste pour cette fois ! En puis à ce train-là,il nous faudrait des années pour atteindre la forêt d’aubergines.

Néanmoins je décidai de tirer parti de ce bivouac improvisé (et involontaire) pour étudier à loisir cet objet incongru apparu au détour du sentier. Une chose bien extraordinaire, en vérité, de forme oblongue, souple sans toutefois être molle (à l’inverse d’une vieille amie de ma mère dont je ne souhaite pas vous entretenir, son ex-mari l’ayant fait toute sa vie) présentant des sortes de nervures le long de la surface. La matière était noire, assez résistante. Avait-il été fabriqué par la main de l’homme ? Ou bien s’agissait-il d’un de ces vestiges venus du ciel, attestant sans nul doute la présence d’une intelligence supérieure scrutant l’humanité ; hypothèse qui, je le confesse, n’a pas ma préférence, tant on a des difficultés à se représenter une race d’extra-terrestres assez abrutis pour faire tout ce trajet et perdre leur temps à regarder nos occupations futiles et parfois dégoûtantes, pour un alien en tout cas. Ça ne tient pas debout.

Cependant, les programmes de télé-réalité ont rencontré un succès aussi stupéfiant qu’incompréhensible, il faut bien l’admettre. Je me souviens à ce propos d’un chaman, espagnol par sa voisine, qui arrêtait immédiatement la chasse au phoque pour regarder la « ferme aux singes ». Son cerveau s’est ensuite peu à peu transformé en brocoli à la vapeur, beaucoup trop cuit. Alors ? La planète bleue qui est plutôt en train de devenir marron, soyons franc, serait-elle la trash-tv du martien aux yeux pédonculés et aussi éteints que ceux du téléphage moyen en état de sidération devant cette machine à décérébrer ? Notre planète serait-elle le moyen le plus efficace de vendre du temps de cerveau vénusien disponible à une marque de soda galactique ?

« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie » disait Pascal. Il ne connaissait pas la télévision, évidemment. Car il y a de quoi être bien plus terrorisé à la vue d’un homme sandwich au sourire veule et racoleur instillant la peur de son prochain pendant le journal de treize heures chez la ménagère de plus de cinquante ans hypnotisée par l’écran plat. A côté de cela, une invasion d’Andromédiens venus nous dévorer vivants (avec juste un peu de moutarde) fait figure de petite blague entre copains. Il faudra un jour que je vous parle des Andromédiens.

  — Steevy !

J’avais donc trouvé la raison pour laquelle, très probablement, un objet aussi extraordinaire gisait au milieu du sentier. Il s’agissait évidemment d’une antenne souple, pour téléviseur alien, à écran sub-modulé avec un chanstiqueur d’hyperespace, un modèle haut de gamme garanti trois cycles galactiques, c’est dire !

  Steevy ! Alors ? !

« Steevy ? » Il s’agissait, je m’en souvenais maintenant, du déplorable patronyme dont m’avait affublé mon géniteur, très probablement un soir de profonde déprime, à moins qu’il ne se soit bourré la gueule en même temps que l’officier d’état-civil, coïncidence fâcheuse mais toujours possible (il faudra un jour que je vous parle de l’officier d’état-civil).

   — Steevy, bordel, tu ramènes ton cul, ouais ?

Pas de doute, l’expédition était repartie sans moi et mon père venait de s’apercevoir de mon absence. Je l’entendais parler à ma tante :

  Je sais pas ce qu’il a dans le crâne, ce con, il m’énerve, toujours perdu dans ces histoires à la noix. C’est tous ces bouquins qu’il lit, je suis sûr. Tu te rends compte qu’il a même pas voulu la télé dans sa chambre pour Noël ? Je sais pas ce qu’il a …

  Il est jeune, il n’a que sept ans.

  Il joue même pas au foot ! A son âge moi je tapais dans tous les ballons que je trouvais. Regarde, on fait une balade après le repas, normalement qu’est-ce qu’ils font tous les gosses, hein ? Ils jouent au foot ! Et ben pas lui. Je te dis qu’il est pas normal … j’espère que ça va pas devenir une tarlouze comme tous les intellos.

Je l’avais presque rejoint, avec à la main l’antenne du téléviseur alien, à écran sub-modulé avec le chanstiqueur d’hyperespace . Il se retourna vers moi et cracha :

  Et tu me jettes ce lacet que tu tripotes depuis dix minutes, c’est dégueulasse ! T’aurais mieux fait d’apporter un ballon, abruti.

Je marquai un petit temps d’arrêt, je n’avais plus tellement envie d’aller explorer la forêt d’aubergines et, finalement, je m’interroge sur la nécessité de vous parler de mon père.

 

88x311.png  Cette élucubration, chers élucubrateurs passifs, est mise à disposition par  Karmatotal sous licence Creative Commons “ByNcND”. Qu’on se le dise !

 


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Un commentaire

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