Grand diseur petit faiseur …

 

Quand on sait faire quelque chose, on le fait, et on devient créateur. Quand ne sait pas le faire en général on l’enseigne (c’est du moins ce que dit la sagesse populaire). Si on ne sait pas enseigner, on le fait faire par les autres, on accède ainsi à la dignité d’entrepreneur, sorte d’apothéose contemporaine. Dans les autres cas, il n’est longtemps resté que la carrière politique pour éviter le déshonneur d’une relégation sociale sans appel.

Pour ceux qui ne possédaient rien, pas même le médiocre talent du menteur professionnel, du brocanteur de foire, en un mot, de l’orateur candidat, il n’y avait donc aucune issue. L’opprobre les guettait, la misère suivait, en cortège. Enfin, le monde changea. On inventa l’ENA, Sciences Po, et comme il fallut bien organiser des débouchés pour des études si coûteuses pour l’Etat et tellement inutiles pour le contribuable, les conseillers politiques naquirent.

Que fait un conseiller ? Il conseille, parbleu ! Qu’est-ce à dire ? Il dit en phrases joliment tournées qui plaisent au puissant ce qu’il aurait pu dire, ce qu’il devrait peut-être faire mais jamais au grand jamais ce qu’il doit faire sous peine d’être banni à l’extrême périphérie du pouvoir, aux frontières de la technostructure, bref, dans une sous-préfecture de province. Le conseiller dit tout haut ce que l’élu pense tout bas qu’il répétera tout haut devant un parterre d’imbéciles qui pensent bas.

L’utilité du conseiller serait ainsi comparable à l’honnêteté d’un ministre ? Nenni. Il soigne les blessures de l’âme, les égratignures de l’ego, les écorchures de la fierté de cette chose boursouflée de son importance qu’on appelle aux hasards de la vie un député, un sénateur, un ministre, un président. Ce ridicule petit personnage qui croit tenir le monde dans sa main droite en ne serrant que du vide a parfois des aigreurs, des mélancolies sournoises, des fébrilités nocturnes. Il lui faut se rasséréner au plus vite afin de rétablir la confiance comme un trapéziste maladroit se rétablit in extremis (ou pas) après un looping brouillon.

Alors le conseiller paraît et apaise ces tumultueuses alarmes en lui susurrant « miroir, mon beau miroir ». Il est médecin du cœur et dans les cas les plus désespérés chirurgien du moi. Un escroc de l’affectif qui émarge aux fonds réservés pour patauger dans les remugles poisseux du tout à l’ego. Vanitas vanitatum omnia vanitas, mais plus personne ne lit l’Ecclesiaste et le latin a été astucieusement escamoté au profit de matières moins nobles mais plus rentables, économie, gestion, statistiques financières, coaching. Le ministre de l’éducation nationale ne se recrute plus dans la prestigieuse mais déclinante « société des agrégés » (j’ai oublié la majuscule, vous la remettrez en partant s’il vous plaît) mais sur les bancs des écoles de commerce et, plus tard, des industries du cosmétique, nous vivons dans un monde moderne. Comme l’écrivait déjà Lampeduzza dans le Guépard, « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi! » : il faut que tout change pour que rien de change.

 

Voilà pourquoi le conseiller existe.

 

Grand diseur petit faiseur ... dans Chroniques du Professor Hait licence-CC3    Professor Hait

 


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