L’annonce de ma mort était un peu prématurée…

A la suite d’une avalanche de travail qui m’est tombée — sournoisement — sur le paletot, je n’ai plus été en mesure de nourrir ce temple des Lettres et du bon goût (je parle de mon blog bien entendu). Des millions milliards de lecteurs avides et frustrés ont menacé d’organiser un suicide collectif à la saucisse de Strasbourg à la place du traditionnel apéro Facebook ; même un hebdomadaire aussi huppé que  La voix du bocage normand s’en est désespérément fait l’écho. Inutile de dire que je comprends leur désarroi, s’il m’arrivait la même chose je ne sais pas ce que je ferai.

Profitant d’une accalmie avant la prochaine averse de trucs à faire je vous livre ci-dessous le fruit de mes scribouillages nocturnes, poil au dos.

Et c’est même pas une nouvelle comique !

Licence machin comme d’hab.



Celsius : 233.

Ptolémée Soter, général du grand Alexandre, reçut l’Egypte en héritage à la mort de son maître, parti à la rencontre d’un destin glorieux dans un Orient rempli de secrets et de tombeaux, dont il ne revint pas. Il connut avec son roi le fracas des batailles, l’odeur du sang frais sur les pierres brûlantes des déserts, les longues journées glaciales de l’hiver dans des montagnes barbares à la beauté étrange, mais, plus que tout, il partageait son idéal d’un monde soumis par l’acier et guidé par la science. Pour cela, il fit ériger presque trois siècles avant la naissance d’un fils de Dieu une université et une académie à peine accouchées de la plus grande bibliothèque qui fut jamais. Il baptisa ce lieu « Museion », en l’honneur des servantes d’Apollon et fit serment d’attirer les mages de Chaldée, les sagesses barbares, les philosophes de l’Orient aussi bien que les derniers disciples de Zoroastre. Il demanda qu’il fût bâti face à la mer vineuse, comme l’on dit les Grecs, tout au bout de la capitale qui portait le nom de son roi, Alexandrie.

La dynastie des Lagides, ces fils de Ptolémée, occupera un trône dont les sept cent mille rouleaux seront le corps immortel. Le premier bibliothécaire, Démétrios de Phalère et ses successeurs, les feront affluer par les océans, les fleuves et les routes, irriguant le Museion de toutes les sagesses du monde exploré. Pendant huit siècles le savoir enclos dans les entrailles du Palais des Muses devint le vrai phare d’Alexandrie d’Egypte dont la lumière éclaboussait l’actuelle Ras el Tin pour guider dans la nuit tous les lettrés de l’Antiquité.

Le cercueil de cet Alexandre qu’on disait grand fut l’œil de ce cyclone, protégeant des servants affairés à jeter leurs filets sur toutes les mers connues et d’autres plus mystérieuses, car il se trouve toujours quelque secret dans l’ombre portée du savoir. Ils ramenaient à eux des bateaux chargés de trésors dont ils vidaient les entrailles fumantes pour s’emparer de leur âme comme les pêcheurs de la mer rouge vont chercher la perle noire dans le ventre des huîtres. On raconte que chaque vaisseau qui accostait au port était fouillé de la quille à la misaine par les soldats qui s’emparaient des rouleaux et les remettaient au Museion qui accouchait d’une copie promptement remise au capitaine du navire. L’original restait à Alexandrie pour les siècles des siècles. Ainsi aucun manuscrit n’était disponible en quelque lieu s’il ne l’était pas dans la grande Bibliothèque. En ces temps étranges les livres devinrent plus précieux que l’or et les hommes qui vécurent à cet endroit virent que cela était bon, alors ils nommèrent cette ère civilisation afin que chacun s’en souvînt. Mais le monde oublia.

Depuis longtemps le dernier des Lagides a pourri dans son tombeau suivant les coutumes des sédentaires qui bâtissent des cités et vont ainsi à la charogne. Humus est le premier et le dernier nom de ces hommes. Les livres, eux, sont comme les nomades qui vouent leurs défroques mortelles aux flammes du bûcher et se laissent emporter par le vent du désert. De cette combustion ne demeure qu’un petit tas de cendres grises, témoignant de la matérialité de l’œuvre. Le reste, son essence éternelle, les mots, les phrases, le contenant du monde, est parti dans le ciel, avalé par les fumées, vers l’horizon qui nous contemple. Plusieurs fois la ville brûla, jusqu’au jour où le brasier consuma son ultime secret. César alluma les premier feux, Théodose Ier entretint la flamme puis vint Amrou Ibn Al-Alsi qui, selon la légende, suivit les ordres de son maître, le calife Omar, commandeur des croyants. Après lui, il n’y eut plus rien à brûler.

Pourtant, un témoin survécut, peu visité, retiré des foules comme le fils apeuré d’un passé maudit fuyant la lumière du monde dans l’obscurité des siècles. Ce tableau qui n’était qu’une empreinte humide posée sur un enduit de plâtre mort fut, on ne sait par miracle exhumé des décombres du Museion quelques dizaines de siècles après l’holocauste final et patiemment recomposé. Le siècle d’Hugo n’y suffit pas et ce n’est qu’à l’aube d’une barbarie moderne que ce grand œuvre fut achevé. De nouveau le monde oublia. De nouveau l’humanité s’embrasa, de nouveau la grande fresque du Museion put témoigner d’un autre carnage. Comme la guerre cette fresque est éternelle, nous rappelant que l’art et la vie furent un jour arrachés au minéral et sont mus par un même désir d’y retourner. Quand la restauration, ce recouvrement du passé par une couche épaisse et grasse de présent s’acheva, la fresque cuva son déshonneur dans un grand cube de béton afin que la troupe des badauds l’admirât. Un homme parmi cette foule, à la fin, l’observa.

Il vit Euclide, droites parallèles en main, le front levé vers la Lune et les planètes, guidant les marins qui naviguaient au large. Il vit Archimède, jaillissant nu de son bain, ruisselant de savoir et scintillant de bonheur, divertissant ses disciples avec des théorèmes qu’il savait faux. Il vit Hipparque, Diophante d’Alexandrie et l’autre Ptolémée qui se croyait au centre de tout. Il vit encore Aristarque qui, presque vingt siècles avant Copernic et Galilée savait déjà que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Il vit, enfin, le quatrième bibliothécaire du Museion, Aristophane de Byzance, célèbre durant son ministère pour sa prodigieuse mémoire qu’il cultivait en lisant tous les jours et dans l’ordre de leur disposition des rouleaux entiers de la Bibliothèque. Sur la fresque, même défigurée, on aperçoit nettement la main gauche d’Aristophane. Elle tient quelque chose, serrée contre la toge, le dessin est estompé, le trait devient faible, le spectateur hésite en plissant les yeux. Que peut-il serrer de cette façon ?

Enfin, il voit ce que c’est. L’image se forme dans son cerveau bien avant que ses yeux ne la perçoivent, c’est bien cela, il tient un livre, ou plutôt un rouleau puisque le codex ne viendra que plusieurs siècles après. Quel peut être ce livre si important que le peintre l’a représenté dans la main du grand bibliothécaire du Palais des Muses ?

Puis il comprend et la réponse jaillit en lui avant même que son entendement ait pu la formuler. Ce livre c’est le Grand Livre, le livre des livres, celui qu’Aristophane lui-même n’a peut-être jamais terminé. Ce livre est le résumé de tous les livres que le bibliothécaire a lus dans la succession de leur classement sur les étagères du Museion. L’homme contemple un abîme qui s’ouvre sous lui, le savoir de tous les savoirs en un gouffre infini, et rentre chez lui, à pied, hagard, les yeux perdus. Quelques passantes attardées s’écartent prestement, pensant avoir affaire à un fou.

A peine refermée la porte d’entrée, il s’attable, écarte d’un revers un verre et une assiette qui l’attendaient peut-être et se fracassent sur le sol, prend du papier, un crayon et commence à tracer des lettres sur les feuilles. Il n’a jamais écrit de sa vie, n’en éprouvant ni le besoin, ni l’envie et par la grâce de cette épiphanie, gribouille, rature, récrit, gomme, trace, barre, jette et déchire. Il cherche une phrase, deux peut-être, ne la trouve pas, peste et continue, encore, encore. Enfin, l’aube épuisée le trouve couché sur sa table, le crayon incrusté dans la joue, entouré d’un épais nuage de feuilles froissées.

Il gisait, tranquille, apaisé, nul n’aurait pu dire s’il vivait encore ou s’il mourait déjà. En s’approchant de la table, on aurait pu voir une feuille, une seule, blanche et lisse, sur laquelle sa main fatiguée avait tracé ces mots victorieux : « L’expérience et la vie peuvent se consumer comme toute chose et, à la fin, devenir un petit amas de poussière fine que l’on tamise encore pour la rendre plus légère que l’air frais du matin. Alors, il suffit d’ouvrir sa fenêtre, de déployer ses doigts serrés et de souffler doucement au creux de la paume pour faire s’envoler ces infimes débris afin qu’ils touchent le cœur d’un autre humain en quelque temps, en quelque endroit. On appelle cette cendre légère : littérature. Elle constitue la matière de grands livres et de moins grands. C’est la chair de ce monde.»




Archive pour mai, 2013

L’annonce de ma mort était un peu prématurée…

A la suite d’une avalanche de travail qui m’est tombée — sournoisement — sur le paletot, je n’ai plus été en mesure de nourrir ce temple des Lettres et du bon goût (je parle de mon blog bien entendu). Des millions milliards de lecteurs avides et frustrés ont menacé d’organiser un suicide collectif à la saucisse de Strasbourg à la place du traditionnel apéro Facebook ; même un hebdomadaire aussi huppé que  La voix du bocage normand s’en est désespérément fait l’écho. Inutile de dire que je comprends leur désarroi, s’il m’arrivait la même chose je ne sais pas ce que je ferai.

Profitant d’une accalmie avant la prochaine averse de trucs à faire je vous livre ci-dessous le fruit de mes scribouillages nocturnes, poil au dos.

Et c’est même pas une nouvelle comique !

Licence machin comme d’hab.

Celsius : 233.

Ptolémée Soter, général du grand Alexandre, reçut l’Egypte en héritage à la mort de son maître, parti à la rencontre d’un destin glorieux dans un Orient rempli de secrets et de tombeaux, dont il ne revint pas. Il connut avec son roi le fracas des batailles, l’odeur du sang frais sur les pierres brûlantes des déserts, les longues journées glaciales de l’hiver dans des montagnes barbares à la beauté étrange, mais, plus que tout, il partageait son idéal d’un monde soumis par l’acier et guidé par la science. Pour cela, il fit ériger presque trois siècles avant la naissance d’un fils de Dieu une université et une académie à peine accouchées de la plus grande bibliothèque qui fut jamais. Il baptisa ce lieu « Museion », en l’honneur des servantes d’Apollon et fit serment d’attirer les mages de Chaldée, les sagesses barbares, les philosophes de l’Orient aussi bien que les derniers disciples de Zoroastre. Il demanda qu’il fût bâti face à la mer vineuse, comme l’on dit les Grecs, tout au bout de la capitale qui portait le nom de son roi, Alexandrie.

La dynastie des Lagides, ces fils de Ptolémée, occupera un trône dont les sept cent mille rouleaux seront le corps immortel. Le premier bibliothécaire, Démétrios de Phalère et ses successeurs, les feront affluer par les océans, les fleuves et les routes, irriguant le Museion de toutes les sagesses du monde exploré. Pendant huit siècles le savoir enclos dans les entrailles du Palais des Muses devint le vrai phare d’Alexandrie d’Egypte dont la lumière éclaboussait l’actuelle Ras el Tin pour guider dans la nuit tous les lettrés de l’Antiquité.

Le cercueil de cet Alexandre qu’on disait grand fut l’œil de ce cyclone, protégeant des servants affairés à jeter leurs filets sur toutes les mers connues et d’autres plus mystérieuses, car il se trouve toujours quelque secret dans l’ombre portée du savoir. Ils ramenaient à eux des bateaux chargés de trésors dont ils vidaient les entrailles fumantes pour s’emparer de leur âme comme les pêcheurs de la mer rouge vont chercher la perle noire dans le ventre des huîtres. On raconte que chaque vaisseau qui accostait au port était fouillé de la quille à la misaine par les soldats qui s’emparaient des rouleaux et les remettaient au Museion qui accouchait d’une copie promptement remise au capitaine du navire. L’original restait à Alexandrie pour les siècles des siècles. Ainsi aucun manuscrit n’était disponible en quelque lieu s’il ne l’était pas dans la grande Bibliothèque. En ces temps étranges les livres devinrent plus précieux que l’or et les hommes qui vécurent à cet endroit virent que cela était bon, alors ils nommèrent cette ère civilisation afin que chacun s’en souvînt. Mais le monde oublia.

Depuis longtemps le dernier des Lagides a pourri dans son tombeau suivant les coutumes des sédentaires qui bâtissent des cités et vont ainsi à la charogne. Humus est le premier et le dernier nom de ces hommes. Les livres, eux, sont comme les nomades qui vouent leurs défroques mortelles aux flammes du bûcher et se laissent emporter par le vent du désert. De cette combustion ne demeure qu’un petit tas de cendres grises, témoignant de la matérialité de l’œuvre. Le reste, son essence éternelle, les mots, les phrases, le contenant du monde, est parti dans le ciel, avalé par les fumées, vers l’horizon qui nous contemple. Plusieurs fois la ville brûla, jusqu’au jour où le brasier consuma son ultime secret. César alluma les premier feux, Théodose Ier entretint la flamme puis vint Amrou Ibn Al-Alsi qui, selon la légende, suivit les ordres de son maître, le calife Omar, commandeur des croyants. Après lui, il n’y eut plus rien à brûler.

Pourtant, un témoin survécut, peu visité, retiré des foules comme le fils apeuré d’un passé maudit fuyant la lumière du monde dans l’obscurité des siècles. Ce tableau qui n’était qu’une empreinte humide posée sur un enduit de plâtre mort fut, on ne sait par miracle exhumé des décombres du Museion quelques dizaines de siècles après l’holocauste final et patiemment recomposé. Le siècle d’Hugo n’y suffit pas et ce n’est qu’à l’aube d’une barbarie moderne que ce grand œuvre fut achevé. De nouveau le monde oublia. De nouveau l’humanité s’embrasa, de nouveau la grande fresque du Museion put témoigner d’un autre carnage. Comme la guerre cette fresque est éternelle, nous rappelant que l’art et la vie furent un jour arrachés au minéral et sont mus par un même désir d’y retourner. Quand la restauration, ce recouvrement du passé par une couche épaisse et grasse de présent s’acheva, la fresque cuva son déshonneur dans un grand cube de béton afin que la troupe des badauds l’admirât. Un homme parmi cette foule, à la fin, l’observa.

Il vit Euclide, droites parallèles en main, le front levé vers la Lune et les planètes, guidant les marins qui naviguaient au large. Il vit Archimède, jaillissant nu de son bain, ruisselant de savoir et scintillant de bonheur, divertissant ses disciples avec des théorèmes qu’il savait faux. Il vit Hipparque, Diophante d’Alexandrie et l’autre Ptolémée qui se croyait au centre de tout. Il vit encore Aristarque qui, presque vingt siècles avant Copernic et Galilée savait déjà que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Il vit, enfin, le quatrième bibliothécaire du Museion, Aristophane de Byzance, célèbre durant son ministère pour sa prodigieuse mémoire qu’il cultivait en lisant tous les jours et dans l’ordre de leur disposition des rouleaux entiers de la Bibliothèque. Sur la fresque, même défigurée, on aperçoit nettement la main gauche d’Aristophane. Elle tient quelque chose, serrée contre la toge, le dessin est estompé, le trait devient faible, le spectateur hésite en plissant les yeux. Que peut-il serrer de cette façon ?

Enfin, il voit ce que c’est. L’image se forme dans son cerveau bien avant que ses yeux ne la perçoivent, c’est bien cela, il tient un livre, ou plutôt un rouleau puisque le codex ne viendra que plusieurs siècles après. Quel peut être ce livre si important que le peintre l’a représenté dans la main du grand bibliothécaire du Palais des Muses ?

Puis il comprend et la réponse jaillit en lui avant même que son entendement ait pu la formuler. Ce livre c’est le Grand Livre, le livre des livres, celui qu’Aristophane lui-même n’a peut-être jamais terminé. Ce livre est le résumé de tous les livres que le bibliothécaire a lus dans la succession de leur classement sur les étagères du Museion. L’homme contemple un abîme qui s’ouvre sous lui, le savoir de tous les savoirs en un gouffre infini, et rentre chez lui, à pied, hagard, les yeux perdus. Quelques passantes attardées s’écartent prestement, pensant avoir affaire à un fou.

A peine refermée la porte d’entrée, il s’attable, écarte d’un revers un verre et une assiette qui l’attendaient peut-être et se fracassent sur le sol, prend du papier, un crayon et commence à tracer des lettres sur les feuilles. Il n’a jamais écrit de sa vie, n’en éprouvant ni le besoin, ni l’envie et par la grâce de cette épiphanie, gribouille, rature, récrit, gomme, trace, barre, jette et déchire. Il cherche une phrase, deux peut-être, ne la trouve pas, peste et continue, encore, encore. Enfin, l’aube épuisée le trouve couché sur sa table, le crayon incrusté dans la joue, entouré d’un épais nuage de feuilles froissées.

Il gisait, tranquille, apaisé, nul n’aurait pu dire s’il vivait encore ou s’il mourait déjà. En s’approchant de la table, on aurait pu voir une feuille, une seule, blanche et lisse, sur laquelle sa main fatiguée avait tracé ces mots victorieux : « L’expérience et la vie peuvent se consumer comme toute chose et, à la fin, devenir un petit amas de poussière fine que l’on tamise encore pour la rendre plus légère que l’air frais du matin. Alors, il suffit d’ouvrir sa fenêtre, de déployer ses doigts serrés et de souffler doucement au creux de la paume pour faire s’envoler ces infimes débris afin qu’ils touchent le cœur d’un autre humain en quelque temps, en quelque endroit. On appelle cette cendre légère : littérature. Elle constitue la matière de grands livres et de moins grands. C’est la chair de ce monde.»

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