Qu’est-ce qu’un écrivain ?

Léo Scheer, personnage ordinairement célébrissime que je ne connaissais pas il y a encore quelques années — mais j’ai des excuses, j’habite à la campagne, le jour je travaille, la nuit, je lis, j’écris, je dors un peu, je n’ai donc pas le temps d’aller aux cocktails — a déclaré :
« Qu’est-ce qu’un écrivain ? Quelqu’un qui a un éditeur ! »
Passons sur la cuistrerie grammaticale qui consiste à poser la question et à donner la réponse en un seul mouvement syntaxique, et regardons le fond de  l’affaire. M. Scheer, qui porte manifestement bien son nom, tant il est un produit de l’élite politico-médiatico-financière qui nous dirige, ou prétend le faire, est lui-même éditeur, ce qui se devine aisément.
Il enseigne en outre, enfin, « de plus », je ne voudrais pas qu’il y ait de méprise, la sociologie à l’ENA, à Polytechnique et aux Ponts et Chaussées après avoir obtenu un doctorat dans cette discipline, pour autant que cela en soit une, en 1972 à Paris V, autant dire pas grand-chose vu le contexte culturel de cette faculté 4 ans après mai 68.
Manifestement cela suffit  quand on a « travaillé son réseau » puisque le voilà bien vite bombardé chef de quelque-chose-quelque-part (au Plan d’abord puis dans quelque antichambre juteuse d’une arrière cour de l’Etat sans doute) enfin, de couloirs en petits fours, directeur du développement du Cékoidonc chez Havas où il invente … Canal +, si l’on en croit les bruissements de la presse et les divers entretiens dans lesquels sa Majesté Médiatique daigne nous éclairer sur son rôle éminent dans le monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain, en attendant après-demain. Inventer Canal + c’est un peu moins bien que découvrir l’eau chaude, en tout cas beaucoup moins utile. Mais son Altesse avait vu juste et loin, nous précise-t-il. Il est d’ailleurs parti d’Havas (1er propriétaire de Canal) pour Publicis (ce monsieur a fait son beurre dans la réclame, c’est son droit) le premier jour d’antenne de cette chaîne semi-cryptée totalement beauf témoignant ainsi, bien involontairement, de l’inanité profonde de cette pathétique innovation pseudo culturelle.
Inspiration subite ? Éclair de lucidité ? Hasard de calendrier ? Nous l’ignorons. Transfert lucratif ? Nous le subodorons… La sociologie mène à tout, surtout au business, les individus peuplant cette caste d’inutiles ayant commencé par remplacer la culture par l’érudition puis l’érudition par la pub, finissent invariablement par se spécialiser dans l’enfumage. M. Scheer représente ainsi l’archétype de cette catégorie d’infatigables donneurs de leçons pérorant dans des médias dont l’inculture crasse n’a d’égal que la servilité obséquieuse. L’essentiel des journaux, radios et télévisions est financé par les annonceurs, ne l’oublions pas. Il est donc de la plus haute importance que notre presse, y compris audiovisuelle, rende grâce à ceux qui lui sont si Scheer. Un homme passé par Havas, Publicis, quelques bureaux officiellement officieux par-ci par-là, la sociologie, l’enseignement à l’ANE, pardon, l’ENA (je les confonds) ne peut qu’être un ami de tout journaliste qui respecte son frigidaire.
Ainsi M. Scheer a créé ses propres éditions avec tout son cœur et son portefeuille… de relations (il ferait beau voir qu’il payât de sa propre bourse en plus !). Il pourrait donc avoir une opinion sur la littérature, une opinion sur rue bien évidemment, ce ne serait pas si Scheer payé. Et bien non ! Ce brave Léo — permettez ? — n’a pas d’opinion ;  comme la plupart de ses confrères en état de misère intellectuelle il a bien mieux :  une définition ! C’est à cela d’ailleurs que l’on reconnaît le sociologue : authentique spécialiste de tout, il n’a pas d’avis, uniquement des certitudes. Certains échappent fort heureusement à ce destin funeste mais ils sont rares. Ce Scheer Léo n’est pas du nombre, vous l’avez compris. Il sait par conséquent, non pas ce qu’est la littérature, car il faut avoir beaucoup lu pour comprendre qu’on n’en saura jamais rien, mais ce qu’est un écrivain. Un écrivain est quelqu’un qui connaît quelqu’un. Pas n’importe quel « quelqu’un », quelqu’un comme ce Scheer Léo.
Ouf ! je suis sauvé. Je sais (de source sûre, ce Léo n’est pas n’importe qui) que je ne suis pas et ne serai jamais un écrivain. Ça me soulage énormément car comme le disait si justement Roland Topor : « Le dessin et l’écriture sont deux moyens de salir le papier. Il en existe d’autres. »

Cette chronique est à présent terminée. La prochaine sera consacrée à la grave et préoccupante question : « Qu’est-ce qu’un con ? »

Une idée M. Scheer ?

                                                                                                                                                                                                Professor Hait

 


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