Crue de Juillet

J’ai lu dernièrement un livre assez récent (paru en 2013), intitulé Crue de Juillet d’Hélène Lenoir, auteure que je ne connaissais pas. Il m’a suffisamment marqué pour que j’éprouve le désir d’en faire ici la recension et la critique. L’histoire est d’une banalité affligeante : une femme, journaliste pigiste, est envoyée dans une petite ville allemande pour rencontrer un peintre ― vieux et malade ― qui refuse tous les entretiens que la presse lui propose depuis des années. Rien ne se passe comme prévu et elle tombe amoureuse d’un homme aperçu sur la terrasse d’un restaurant, qui lui aussi succombera à son charme non sans éprouver des angoisses irrépressibles liées à une précédente histoire qui s’est mal terminée. Au bas mot nous avons ici la trame d’au moins la moitié de toute la littérature mondiale produite depuis des siècles. Alors quoi ?

En premier lieu, c’est la confirmation, s’il en était besoin ― mais de récents étonnements de sociologues mal inspirés nous le prouvent ― qu’il y a très peu d’histoires en circulation depuis l’aube de l’humanité. La littérature « moderne », en gros depuis la fin du moyen-âge, n’a créé de mythes qu’en nombre restreint (le picaro, Faust, Dom Juan et quelques autres) et ce sont in fine toujours les mêmes ingrédients que l’on ressert indéfiniment. Mais pas toujours les mêmes plats, parce qu’entre la matière première et l’assiette, il y a la cuisine, l’art de la préparation, du condiment, du cru et du cuit, bref la transformation. Toute littérature n’est que répétition et décalage, pastiche et métamorphose, de nombreux travaux critiques l’ont admirablement montré, entre autres celui de Gérard Genette, Palimpsestes1. L’art du romancier, ici singulièrement de la romancière, consiste à nous proposer du neuf avec du vieux, de nous ravir avec des histoires usées jusqu’à la corde sans que jamais les manœuvres de la coulisse ne laissent apparaître les ficelles du récit. Comme l’écrit Blanchot, « l’absence d’artifice n’est pas l’authenticité». Le roman dont je parle appartient pour moi à cet ordre littéraire d’un récit qui ne se dévoile que partiellement, fragments après fragments, comme une route côtière nous apparaît par bribes dans une nuit trouée de lumière s’offrant et se dissimulant tour à tour à nos regards à la fois émerveillées et inquiets. Nous ne comprendrons qu’à la fin les ressorts du personnage et non pas le fin mot de l’histoire qu’il n’appartient qu’au lecteur d’imaginer pour lui-même. Il s’agit ici, vous l’avez compris, d’un texte troué, dont les lacunes volontaires forment paradoxalement la chair même de la fable. De nombreuses techniques cinématographiques sont ainsi convoquées sans lourdeur ni démonstration ― on sait depuis quelques décennies le renversement qui s’est opéré entre le 7ème art la littérature. Les multiples effets de plan, de cadre et d’ellipse servis par un style sobre et fluide mais jamais minimaliste plongent le lecteur dans le récit neuf comme l’aube d’une histoire vieille comme le monde. Ce n’est pas si fréquent.

La crue de Juillet, Hélène Lenoir, ed. de Minuit, 2013

1Rappelons qu’un palimpseste, dans son son sens littéral désigne un manuscrit du moyen-âge qui a été effacé par grattage pour pouvoir le réutiliser pour écrire un nouveau texte.

 


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