20 décembre 2017 0 Commentaire

Creative writing

 

Je réfléchis beaucoup en ce moment et depuis quelques années au statut de « creative writing » cher aux américains. Je réfléchis en fait au statut français de cette chose qui est honnie par la plupart des éditeurs, méprisée par l’Éducation Nationale et vilipendée par beaucoup d’auteurs (mais pas tous, voir François Bon et son excellent site Tiers Livre Éditions, par exemple). La raison principale, à mon sens, réside dans le fait que nous vivons encore sur le mythe pseudo platonicien de l’inspiration, la fureur poétique qui investit l’homme –- de haut en bas, c’est la loi de la gravitation scripturale –- et le possède en tant que force agissante.

Tous les discours produits au sujet de la technique de l’écriture, et je parle aussi bien de fiction que de « non-fiction », sont dans notre pays toujours à peu de choses près les mêmes : l’écriture est un art qui ne s’apprend pas, on est écrivain ou pas, voire on naît écrivain. Raisonnement aristocratique qui fleure bon l’Ancien Régime et qui possède à l’évidence de grandes faiblesses logiques. Tout art s’apprend, du moins dans les techniques qu’il met en jeu. Cette signification est contenue dans le mot même « d’art » puisqu’il dérive du latin ars qui désigne le moyen de parvenir à produire quelque chose aussi bien dans le domaine des métiers manuels autant qu’intellectuels. Je rappellerai également qu’en grec ancien le mot tekhnikos qui a donné notre moderne « technique » signifie tout simplement « qui concerne un art » ; il est dérivé du mot tekhné dont la signification est « art manuel » mais la séparation entre l’art et l’artisanat n’apparaît réellement qu’au Quattrocento en Toscane comme le savent tous les historiens de l’art. Technique et art concernent donc toutes les activités humaines sans exception depuis l’Antiquité et jusqu’à — du moins c’est la théorie que je défends — l’époque Romantique, soit la toute fin du XVIIIe si l’on veut bien intégrer les « pré-romantiques » au corpus d’auteurs qui lui succédera et dont il s’inspirera.

C’est bien à cette époque, celle du Romantisme triomphant, que se met en place le mythe de l’Auteur tel que l’a bien décrit et étudié Alain Vaillant (professeur d’Université et directeur de rédaction de Romantisme). Il serait sans doute trop long d’expliquer en détail le processus complexe qui a mené à cette situation proprement historique et les spécificités de la société et de la culture française qui ont conduit à ce que les auteurs de l’époque et leurs principaux bailleurs de fonds, libraires-éditeurs et propriétaires de journaux, acceptent et promeuvent cette nouvelle conception de l’auteur. J’insiste sur le mot « nouvelle » car à l’époque classique la technique, par exemple la technique dramatique était tenue en grande estime et constituait le métier de l’écrivain, du dramaturge, du poète. Il suffit pour s’en convaincre de lire les examens des pièces du répertoire classiques par leurs auteurs eux-mêmes. Ou de consulter la relative abondance de livres purement techniques sur le théâtre, par exemple celui, bien connu, de François Hédelin dit abbé d’Aubignac, petit fils d’Ambroise Paré, intitulé La Pratique du Théâtre, rédigé aux côtés de pièces tragiques, d’un traité d’éloquence et d’autres textes à la fois de fiction et de « non-fiction » comme on dit aujourd’hui. Les auteurs classiques ne répugnaient nullement à montrer qu’ils étaient de bons connaisseurs de leur pratique littéraire, des techniques qu’elle requiert, des problèmes qu’elle pose. Certains de leurs ouvrages sur le sujet figureraient sans nul doute dans les rayons des « writer’s guides » d’Outre-Atlantique. En France, au contraire, un ouvrage aussi intéressant et important que La Pratique du Théâtre n’est connu que des universitaires dix-septièmistes et de quelques curieux. Cette omerta a été sinon organisée du moins maintenue par l’action conjointe des éditeurs (pour des raisons à la fois commerciales et de prestige), d’un nombre non négligeable d’auteurs (qui estiment sans doute que ce serait déchoir de dire comment ils ont appris leur métier) et la complicité bienveillante et absolue de l’Éducation Nationale : combien d’Universités aux États-Unis ont un département de creative writing ? Quasiment toutes ! Combien en France : à ma connaissance aucune ou presque (je parle bien du système universitaire, pas des ateliers d’écriture ou des écoles d’art)… Cette exception française totalement absurde fait que pour le public, un peintre apprend à peindre aux Beaux-Arts, comme un sculpteur apprend à sculpter ou un graveur apprend à graver dans les mêmes lieux, un musicien peut apprendre la musique au conservatoire, un acteur apprend l’art de la comédie dans un cours d’art dramatique, conservatoire ou cours privé peu importe, mais jamais au grand jamais un écrivain n’apprend à écrire. Ah ça non, Monsieur ! L’Hauteur n’apprend rien, il sait déjà, contrairement à ces rustauds de peintres, de sculpteurs ou de musiciens. Vous ne voudriez tout de même pas comparer ? Ben, si, un peu quand même. Dommage qu’on ne puisse jamais, dans une Université de Lettres, qui est pourtant censée nous instruire un peu sur la littérature, apprendre, ne serait-ce que deux heures par semaine, les coulisses du « métier d’écrivain». Mieux : les ouvrages de Georges Polti (écrivain français même s’il est né à.. Providence aux États-Unis comme Lovecraft, ça ne s’invente pas!) les 36 situations dramatiques et L’art d’inventer des personnages sont disponibles uniquement en… traduction anglaise, à part les exemplaires originaux (1895) dans quelques rares bibliothèques et les fac-similés mal photocopiés en vente sur des plate-formes d’ebooks. Aucun éditeur français ne s’est intéressé à ce travail certes critiquable comme beaucoup de théories mais auquel se réfèrent tous les dramaturges américains. Sont-ils donc aussi idiots et tellement plus mauvais que leurs homologues hexagonaux ?

Il s’agit peut-être là d’une explication au manque de professionnalisme des jeunes écrivains, dont se plaignent beaucoup d’éditeurs. Ce travail est souvent, de fait, assumé par les maisons d’édition elles-mêmes, qui à force de conseils, de retouches, de propositions parviennent à faire d’un manuscrit impubliable en l’état un livre correct (ou sublime selon le talent de l’auteur). Résumons-nous : la technique ne transformera jamais un honnête tâcheron en écrivain de génie mais elle permettra à ce génie d’éclore plus vite. Ou d’éclore tout court.

Soyons de mauvaise foi, en général j’adore ça : si les éditeurs ne rechignent pas tant que cela à assumer un rôle qui serait normalement dévolu à la formation universitaire c’est sans doute qu’il y a une raison. Peut-être que cet état de fait leur permet de resserrer leur emprise sur les auteurs débutants qui sans eux le seraient restés éternellement. J’ai dit « peut-être », nous sommes d’accord.

Il y a pourtant dans la masse incroyable des parutions américaines de ces writer’s guide, au milieu d’un océan de niaiseries insignifiantes et indigestes, de vraies perles qui méritent d’être découvertes et utilisées. Les choses en France ne semblent pas prêtes de changer si l’on en croit les traductions de ces livres dans la langue de Molière. À part certaines éditions spécialisées dans le cinéma, à part la Dramaturgie de Lavandier, livre de grande qualité mais qui est explicitement consacré au théâtre et au cinéma, le travail salutaire de François Bon déjà cité et –- surtout –- la somme monumentale de Jean Guénot, qui fut professeur à la Sorbonne et auteur de romans et de pièces, auto-édité et même auto-imprimé (!), animateur de la revue écrire et auteur du livre totalement génial Écrire, guide pratique de l’écrivain, avec des exercices, seul ouvrage réellement indispensable à toute personne qui veut devenir écrivain ou, tout simplement, qui veut écrire, excepté ce qu’il faut bien appeler des singularités, il n’existe quasiment rien d’autre à se mettre sous les yeux pour qui ne lit pas la langue de Shakespeare.

Je suis en train d’écrire une suite romanesque fantastique qui sera intitulée Usquamalibi. J’ai déjà mon titre et j’y tiens donc je ne passerai pas par un éditeur qui voudrait m’en faire changer, pour autant qu’il y en ait un qui veuille me publier or je n’ai eu pour l’instant que des nouvelles et des pièces publiées. Donc le risque est mince convenons-en. Je réfléchis beaucoup à cette histoire de technique de l’écriture, c’est naturel. Cela n’intéresse peut-être que moi mais j’ai décidé, dans ce blog, de laisser une trace, génétique comme disent les universitaires, de l’atelier du roman. Des outils, des méthodes, des erreurs, des malfaçons, des découvertes.

Et plus si affinités.

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