L’Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror) partie II

Dans la première partie de cet article j’ai traité du début de la nouvelle et essayé de montrer l’ambiance très particulière qu’installe l’auteur dès le début du texte. Je ne reviendrai pas ici sur les problèmes de traduction qui ont été traités précédemment. Je viens d’acheter une nouvelle version des textes principaux de Lovecraft dans une nouvelle traduction. Je n’ai pas encore lu la totalité de L’abomination de Dunwich mais, pour ce que j’en ai lu, cela semble meilleur que la traduction de J. Papy ou de F. Bon ou celle de l’édition J’ai Lu. Je ferai sans doute un article spécifique pour comparer ces différentes traductions entre elles. Dans le présent article, mon axe principal restera celui annoncé dans la première partie : le thème du double et la façon très particulière dont Lovecraft le met en scène dans cette nouvelle.

Je rappellerai brièvement l’argument de la nouvelle. Un fils monstrueux naît à Dunwich et mourra à Arkham en allant chercher un livre interdit, le fameux Necronomicon dans la bibliothèque de l’Université de Miskatonik. Mais des exactions, destructions de maisons, bêtes éventrées et à moitié dévorées, hurlements nocturnes continue même après la mort et la décomposition rapide du fils monstrueux Whateley. Le lecteur apprendra à la fin de la nouvelle qu’un autre fils, jumeau encore plus monstrueux, presque invisible aux yeux des humains était né de cette union mais ce frère jumeau appartenait encore plus à «l’autre monde». Comme l’écrit Lovecraft à la fin du texte : «It was his twin brother, but it looked more the father than he did» («C’était son frère jumeau, mais il ressemblait plus à leur père que lui»). Je vous laisse lire la nouvelle si ce n’est déjà fait pour que vous puissiez découvrir qui était réellement leur père.

Car le problème du père est, à mon avis, central chez Lovecraft. Et le thème du double, ici la gémellité, le double normalement parfait, est en quelque sorte altéré par le père. Les deux jumeaux, vrais, ne sont pas semblables, et ce à cause du père justement. Mieux, l’un est visible, en totalité dans ce monde, l’autre à peine à moitié. C’est un problème assez fascinant chez Lovecraft cette question du double et du père. Cette nouvelle particulière en est une des illustrations mais pas la seule, on se souvient de The case of Charles Dexter Ward (en français : l’affaire Charles Dexter Ward). Lovecraft, passionné de généalogie, faisait volontiers remonter ses origines à des nobliaux anglais du XVIIIe. Rien n’est assuré dans cette ascendance passablement bricolée, S.T Joshi l’a bien montré dans sa monumentale biographie. L’intérêt c’est que Lovecraft, lui, y croyait.

Le père de Lovecraft, Winfield Scott Lovecraft, est pris de crises de démence, environ deux ans et demi après la naissance d’Howard Phillips. Il fut rapidement interné et finit ses jours dans un asile. Il mourut à l’âge de quarante-quatre ans, son fils avait huit ans. Lovecraft n’aura jamais réellement connu son père et les seules informations qu’il aura sur lui viendront de sa mère, une puritaine qui finira elle aussi ses jours dans un asile quelques années plus tard. On comprend qu’avec un tel passé familial, Lovecraft ait été fasciné par les récits d’horreur et le genre fantastique. Sa mère, Susie Lovecraft, née Phillips (le grand-père maternel est lui aussi une figure peu banale) est, comme on l’a dit, très puritaine et sujette à des idées fixes qui se mueront peu à peu en véritables obsessions donnant lieu à des séries d’hallucinations. Elle est persuadée que son mari a basculé dans la démence à cause de la syphilis car sur son acte de décès figure le mot «parésie générale» comme cause de la mort. Or la parésie est souvent liée à un ensemble de symptômes liés à la syphilis. Mais ce mot était aussi utilisé comme synonyme de «paralysie» dans le vocabulaire médical de l’époque, on ne sait donc pas avec certitude quelle était l’origine de la folie du père de Lovecraft. Susan était cependant totalement convaincu que son mari avait été victime de sa lubricité et cela renforça encore un peu plus son puritanisme. Elle avait déjà, sans doute, commencé elle aussi à basculer dans la folie. Elle avait élevé son fils dans un silence épais, confinant ses origines paternelles dans les limbes du secret et, peu à peu, ce déni passé au tamis de sa confusion mentale se mua en haine du père. La figure paternelle pose toujours problème dans les textes de Lovecraft et ce problème est, c’est du moins ainsi que je le vois, au centre de l’imaginaire de cet auteur. Ce père est monstrueux par nature et forcément invisible, occulté. Quand il apparaît, par intermittence, c’est une vision d’horreur, celle d’un être qui par son ignominie ne peut appartenir à notre monde. Le père est toujours dans l’ombre.

Or le père, c’est la règle, la loi. Mais cette loi est donnée — à la fois dans l’excès et le manque — par sa mère, incapable d’assumer la charge de l’éducation de son fils, tant elle est la proie de ses délires. Elle le cache au monde, refuse qu’il aille à l’école (il apprendra lui-même à lire très précocement) sous le prétexte qu’il est trop nerveux et surtout, qu’il est très laid et que les autres le tourmenteraient à cause de cette laideur. Les photographies que nous avons conservées nous montrent plutôt l’inverse. Elle lui fait elle-même la classe, secondé par ses soeurs. La tante Lilian sera d’ailleurs une mère de substitution au décès de Susan. Le père est nié, la loi est trop souvent absente. Elle éduquera le petit Lovecraft dans un mélange de rigorisme qui confine à la castration et, dans le même mouvement, une permissivité dans quasiment tous les autres domaines. Elle le laissera se nourrir comme il le souhaite, il se gavera de sucreries, ne mangeant quasiment jamais de légumes et décédera d’un cancer digestif à quarante-sept ans. Il prendra très jeune l’habitude de dormir le jour et veiller la nuit ce qui rendra difficile pour ne pas dire impossible son intégration professionnelle. Il vivra toute sa vie dans une quasi-misère, passant son temps à écrire une correspondance aux dimensions titanesques et à fournir des articles et des textes pour l’association des journalistes amateurs alors qu’il vivait avec moins d’un dollar par jour et que, sans l’aide financière de sa tante, il eût tôt fait de sombrer dans la déchéance absolue. Cette incapacité à accéder à l’autonomie, qu’il reconnaissait d’ailleurs bien volontiers, est très liée à cette absence du père et à la folie de la mère qui en voulant le protéger de prétendus démons l’a en fait entraîné par le fond.

Les deux jumeaux de l’Abomination de Dunwich ressemblent au père, c’est-à-dire qu’ils sont monstrueux car le père lui-même est une des plus monstrueuses créatures que le cosmos ait enfantées. Ce père est à la fois, dans la mythologie qu’invente le cerveau fertile de Lovecraft, le portail qui mène à toutes les abominations de l’enfer, ou, pire, qui leur permet de venir sur notre terre. Mais il est aussi la clé de ce portail. Dans la nouvelle, la mère Whateley est une demeurée dégénérée qui s’est faite volontairement engrosser par ce père monstrueux. Elle accouche de deux fils mais ne peut sans doute en voir qu’un seul, celui qui ressemble le moins au père. L’autre est trop loin, hors d’atteinte. Cette mise en abyme — dans tous les sens du terme — de l’histoire personnelle de l’auteur, pour peu que l’on en accepte l’hypothèse est une invitation à la relecture. On a beaucoup parlé de l’engendrement de l’oeuvre par le racisme et la xénophobie de Lovecraft, thèmes battus et rebattus ad nauseam (j’y consacrerai un prochain article afin de solder les comptes, du moins les miens) mais rarement, en tout cas à ma connaissance, de ces gouffres oedipiens qui bouillonnent encore dans le soubassement de ses textes.

Plaisir de relire Lovecraft : ce n’est pas «l’horreur cosmique» qui nous happe, pour autant qu’elle ait un jour fonctionné, mais bien le vertige de nos origines, le secret d’une famille toujours vécue comme monstrueuse et anormale. Le cloaque de la chair dont nous sommes issus. Le savoir, celui qui permet de lever le secret, est dans ce cas à la fois terriblement désirable et absolument terrifiant. Il peut rendre fou celui qui veut s’en emparer. Comme le fameux «Abdul Alhazred», «l’arabe dément» qui a écrit le terrible Necronomicon, le livre interdit.
Celui que vient voler le premier jumeau Whateley pour ouvrir la route au Père.

 


Répondre

kostathefaine |
"A chacun son chat" |
ANTES QUE LAS PALABRAS SEAN... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Amelie Lallement
| BAZAR D'histoires..
| le club lecture