4 novembre 2018 0 Commentaire

Petites lunes (1)

Voici une nouvelle, en plusieurs épisodes, que je mets à votre disposition.

Et, oui, vous le savez, Karmatotal ne recule devant aucun sacrifice !

Petites Lunes

   La fenêtre donnait sur une rue assez mal éclairée dans laquelle on distinguait parfois quelques ombres furtives qui troublaient les ténèbres dans un reflet mélancolique. Elle était décorée de persiennes métalliques repliées de chaque côté, dont la peinture d’origine achevait de se fondre dans un souvenir lointain et polychrome. Elles ne s’ouvraient plus.

   Un homme regardait sans voir au travers de cette fenêtre. Il avait cinquante ans, portait un pantalon de toile, une chemise assortie à son gilet de laine, et une barbe courte, entretenue. Assis devant son écran, il esquissait de temps à autre un geste précaire vers le clavier qui se dissolvait bientôt dans la torpeur de la nuit. Le radio réveil posé sur le bureau indiquait qu’il serait bientôt trois heures.

    Cet homme, en fait, réfléchissait. Il était fatigué, non pas de ruminer, non pas de l’heure tardive, tout cela lui était depuis bien longtemps familier. Pas d’écrire non plus, puisque c’était le métier qu’il s’était choisi. C’était un affaissement bien plus qu’une simple lassitude. Pour l’heure toute son attention était mobilisée par le problème qu’il avait à résoudre. Seul dans son petit appartement, il songeait, tandis que la nuit s’accrochait aux trottoirs humides promettant de se terminer en langueurs automnales. Une nuit de plus, toujours la même question. Les enceintes disposées sur son bureau diffusaient du blues, suffisamment bas pour en pas incommoder le voisinage.

   Habituellement, ça le stimulait ; pour l’heure, la longue plainte de Skip James (il avait bien reconnu Motherless Children) l’agaçait. Il éteignit la radio. Il observa la télécommande qu’il tenait encore dans la main, le pouce sur le module central qui dessinait… Fichues parenthèses !Il se retrouva debout, alla se chercher un verre d’eau gazeuse dans la minuscule cuisine et revint à sa table de travail. En passant, comme toujours, il fut happé par la reproduction du Pérugin que l’on voyait en entrant dans son bureau, une nativité.

  Il n’aimait pas particulièrement la peinture bien qu’il eût depuis fort longtemps un faible pour les nativités, qui l’émouvaient toujours. Celle-là était particulière, il l’avait autrefois fait imprimer en poster à partir d’une médiocre réplique et, dès qu’il avait eu suffisamment d’argent pour ce faire, en avait commandé une copie, chargeant un peintre à gages de son exécution. Pietro di Cristoforo Vannucci, dit le Pérugin, était l’auteur de la fresque originale, né dans un petit bourg d’Ombrie, entre 1445 et 1450 bien que sa mise au monde ne dura pas cinq ans mais quelques heures de souffrance et de douleur, là-bas comme ici, hier comme aujourd’hui. La mandorle dans lequel gisait le christ nouveau-né le fascinait continûment.

  Entre ces deux mâchoires soudées à l’image d’une parenthèse si bien refermée, le nourrisson, déjà Dieu mais qui l’ignorait encore, recelait, lui semblait-il, tout le mystère du monde. Le Pérugin n’était pas un grand peintre, mais un bon ouvrier. Élève de Verrocchio à Florence en compagnie de Léonard il deviendra l’un des maîtres de Raphaël. Il s’initie d’abord aux paysages flamands puis, très vite, se spécialise dans la peinture religieuse. Le marché est gigantesque, les profits considérables. Dans son atelier grouillant d’apprentis, il abat de la fresque et des triptyques comme d’autres assemblent des calandres de voitures ou… composent des romans. Il peint cette nativité a fresco sans doute dans les années 1490, il est alors bien installé, les commandes affluent. L’argent, aussi. Le sujet est aussi banal qu’un coucher de soleil, des centaines en sortiront de tous les ateliers de la Toscane, des dizaines uniquement du sien.

   Et pourtant… Ce bambin, dont on ne sait rien encore, si fragile dans sa mandorle qui l’isole déjà du monde. Terriblement seul et cependant si entouré. Tous ces gens qui l’encerclent mais qui détournent leur regard, vers le haut, vers le Père, absent. Et la mère, fondu dans le décor, presque invisible qui semble déjà se désintéresser de sa progéniture, appelée à de plus hautes fonctions à coup sûr, tête tournée de trois quart, mains jointes. On dirait qu’elle écoute un message vocal. Une promotion peut-être ? Au centre, le bébé qui attend tout et n’aura rien. Pour composer une telle peinture sur un motif aussi ordinaire fallait-il s’être perdu dans les méandres de sa propre histoire ? L’Histoire , elle, n’en dit rien, le tableau si. Les tableaux sont aussi des livres.

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