5 novembre 2018 0 Commentaire

Petites Lunes (2)

À l’image de la petite vingtaine qu’il avait produit, lui aussi, dans son minuscule atelier.

   Il lui restait juste à choisir le pseudonyme avec lequel il signerait celui-là. Il aimait les multiplier, comme pour brouiller les pistes. Peut-être écrivait-il simplement pour le plaisir d’avoir un nom d’emprunt ? Un de ses favoris, actuellement, était « John Orphan » ; ça sonnait bien. Un hommage à John Renbourn. Ça faisait anglais, ça se vend toujours un peu mieux dans l’édition. Mais sans doute le publierait-il sous son nom de plume le plus célèbre, JacquesVerlassen ; il avait besoin d’une bonne vente pour celui-là. Et Jacques Verlassen était un bon vendeur. Un peu plus que John Orphan. Son éditeur était fort content de Jacques Verlassen. Son nom véritable ? Il lui arrivait quelquefois de l’oublier tant il avait l’impression qu’il ne s’agissait que d’un pseudonyme adopté pour la vie courante. Mais avant que le « dernier Verlassen » se retrouve en librairie, il fallait décider. Opter, trancher, dans le vif, terminer. Finir ce bouquin. C’était fait. Quasiment. Il ne manquait rien (ou presque). Un je ne sais quoi, un presque rien. Un souffle. Une voix. Cette fichue parenthèse. Elle était nécessaire. Sans ça tout l’édifice se cassait la figure. Indispensable. Mais mal foutue. Pas à sa place (dernière phrase du dernier chapitre (on ne conclut pas un roman sur une parenthèse)). Une parenthèse comme conclusion d’un roman, non, il ne pouvait pas. Quoi d’autre (infernal, ce dilemme (Corneille, pfff, Corneille, oui, d’accord (mais des dilemmes à deux balles quand même) à côté de ça (nom d’un chien))).

  Il lui fallait boire quelque chose. Pas de l’eau gazeuse (pourtant c’est ce qu’il lui fallait (le docteur, formel)), autre chose (de fort (non, pas après tout ce temps (et alors ?))). Il faut une terminaison ferme, pas de flottement, d’irrésolution, pas à cet endroit (La parenthèse : son style, son cri. On l’avait même surnommé (enfin, certains critiques (ces gens sont vétilleux)) le « capitaine Crochet des Belles Lettres » (un journaleux, un aigri (tout journaliste possède un aigri qui sommeille en lui), un recalé de l’écriture (brillant à l’oral mais recalé à l’aigri (la boutade est classique) un littérateur du fait divers), un incapable.) Mais là, c’est un fait (et les faits sont têtus), il y avait un problème sur lequel il butait depuis des jours (peut-être des semaines (le temps s’arrête parfois)) et dont il ne parvenait à se défaire. Pas de solution (s’il n’y pas de solution c’est qu’il n’y a pas de problème (comme disaient les Shadocks (mais les Shadocks et la littérature… (encore que…)) non il y a un problème).

Son regard éperdu galopait sur les murs du bureau. Sur son tableau de travail (en liège (il était de l’ancienne génération)), tellement punaisé qu’on l’aurait cru rongé par les termites, des fiches, des plans. Toute la structure de son roman s’étalait là (punaisée sur le liège (délité)), des rectangles ou des carrés de papier, remplis d’une écriture fine et serrée (illisible (comment pouvait-il s’y retrouver dans ce foutoir ? )Son mystère). Quelques documents archivés (notamment un article qu’il avait écrit (il y des années) pour L’Univers (première fois que ce « grand quotidien du soir» lui avait passé commande (dernière aussi d’ailleurs (dommage (bien payé)) les commandes, c’est agréable) : il avait écrit un article (un bel article) sur les parenthèses (l’histoire de la parenthèse (fascinant) : qui sait qu’il s’agit d’une invention des Humanistes ? (avant on recourait à la virgula suspensiva (deux barres obliques (/ /) : mauvais, très mauvais), un slash médiéval).

  La glose du Moyen-Âge était marginale (bref, dans les marges du documents (pour être précis)), avec la parenthèse humaniste, elle devenait une incidente (le bas-côté de la feuille de route (rigolo cette métaphore (un peu banal peut-être ? (Non, à creuser) se transformait en accident de parcours.) Au début : des chevrons (< >) (pourquoi pas ?), un florentin (humaniste (ils le sont tous (à cette époque)) aussi) arrondit tout ça (non, lui il les invente (« inventeur de la parenthèse » (ça fait classe sur une carte de visite)), grâce à un Champenois (incroyable ! (mais installé à Venise (quand même) comme imprimeur) le chevron perd son angle (Nicolas jenson (ca y est, ça me revient (bizarre comme nom (pour un Champenois))), il devient rond (hémisphérique serait plus juste (plutôt en amande (mandorla en italien ( en français : « mandorle)))). Érasme (le grand Érasme (Éloge de la folie (oui il faut célébrer la démence (le délire))) les appelle lunulae (« petites lunes » (à cause de la forme en croissant ? (à fouiller)) en 1530 (ou peut-être un peu avant (pas important))).

   « La parenthèse est l’ontologie de la littérature ». Comme conclusion de l’article ça avait de la gueule (il en était fier).

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