7 avril 2020 0 Commentaire

OPA sur l’histoire

Il y a un ou deux ans Régis Debray répondait à la question que lui posait son interlocuteur : « Pensez-vous que la fonction présidentielle a disparu ?» en ces termes : «Non, elle s’est privatisée… comme les aéroports.» Remarque très loin de la simple boutade, elle résonne aujourd’hui avec une profondeur étonnante. Il a fallu une crise sanitaire majeure, que nos gouvernements s’obstinent à appeler «guerre» ce qui n’a strictement aucun sens et montre peut-être leur incapacité à affronter la réalité. Le confinement que nous subissons n’est pas le résultat direct de la pandémie mais le résultat de la pandémie et de l’état effroyable de notre système de santé, donc de notre État. Ce qui n’était que l’un des choix possibles est devenu le seul, tous les autres ayant disparu, sacrifiés sur l’autel de la privatisation de la gestion de la santé publique qui coûte comme on le sait «un pognon de dingue». Aujourd’hui, c’est l’incurie qui va coûter ce «pognon de dingue» à la France et au Monde. La réponse laconique et pourtant complète de Régis Debray est donc avérée mais il reste sans doute à en préciser la portée et les contours, en d’autres termes à faire l’inventaire des biens publics de manière scrupuleuse ce qui permet, dans toute privatisation, de valoriser le capital à sa juste mesure et de purger les comptes de certaines créances douteuses. Étape nécessaire afin d’augmenter les fonds propres en asséchant le fond commun.
Qu’est-ce qui a disparu de l’inventaire présidentiel, de son imaginventaire si j’osais ce mot-valise, qui a permis cette «privatisation» quasi-totale prélude à une introduction en bourse réussie, comme on le sait ?
Il faut bien vivre avec son temps, me dira-t-on… ou plutôt tenter d’y survivre ce qui n’est pas une mince affaire, nous le constatons. Quel était alors ce «noyau dur» de la fonction présidentielle pour reprendre l’expression d’un chantre du libéralisme et de la bourgeoisie moderne ? Qui fut d’ailleurs lui-même candidat malheureux à cette haute charge à l’occasion d’une trahison politique restée célèbre, mais qui sut par la suite  admirablement piloter son projet de reconversion, en bref passer des palais de la République et de ses ors aux antichambres discrètes des conseils d’administration et de leurs jetons si juteux. Ce «noyau dur», cette essence si l’on veut, était à la fois la faculté et le devoir d’incarner l’histoire, c’est-à-dire précisément de continuer à faire vivre le passé dans le présent.
Faire en sorte que la Nation, le pays et sa République persistent dans leur être. Jusqu’à la fin des années soixante cette finalité épousait les contours de la mission principale du premier magistrat de France. Jusqu’au départ de Charles de Gaulle. Après lui, la liquidation de l’histoire pouvait advenir. Rétrospectivement, nous pouvons constater qu’elle a été méthodiquement menée à bien pour s’achever sur son point d’orgue : l’élection triomphale de M. Sarkozy, qui en fut le symbole et la manifestation les plus parfaits. Sa disgrâce fut aussi profonde et rapide qu’elle devait l’être pour quelqu’un qui avait «fini le job» comme il aimait à se présenter, quelqu’un qui avait achevé l’histoire, méticuleusement, à la manière d’un finisseur de tranchée. Quand il n’y a plus d’histoire il n’y a plus ni constance ni permanence, l’élection devient un mandat, la mission un CDD. Tout rétrécit y compris le septennat, au gré des réformes successives du droit du travail élyséen. Tout cela taillait trop grand sans doute, il fallait faire de la place pour des costumes sur mesure, hors de prix et offerts par des amis désintéressés  : la politique tend de plus en plus à devenir un examen de placard. Logiquement, ses successeurs ont eux aussi subi ou subiront le même sort. Lors d’un redressement judiciaire, les visionnaires deviennent encombrants, la liquidation totale n’est pas dans leur culture. Dans de telles circonstances on a surtout besoin de gestionnaires de stocks et d’administrateurs de biens. Ce sont des postes à fort turn-over.

M. Sarkozy (comme son ancien «collaborateur») aurait pu s’exclamer, ainsi que Junie, «J’ose dire pourtant que je n’ai mérité / Ni cet excès d’honneur ni cette indignité» s’il avait pris le temps de lire Racine. On l’excuse, il avait un agenda, c’était un homme pressé, après tout la lecture n’était pas non plus le point fort de Rastignac. Car il n’a été qu’un produit de cette liquidation de l’histoire, qu’il a lui-même accomplie. Vieille boucle systémique chère à Edgard Morin, le producteur est lui-même engendré par son produit. Ce président a cependant installé un nouveau mode de présidence, moderne et décomplexé, où les affaires de cœur prennent le pas sur les affaires de cour, et les affaires de cour sur les affaires tout court. Tous ses successeurs ont été au mieux des continuateurs, au pire de pâles imitateurs. M. Sarkozy est un peu comme la Suze, «toujours imitée, jamais égalée», les deux sont désormais délicieusement obsolètes, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était.
Car si M. Sarkozy n’a rien inventé, en revanche il a représenté. Non pas l’histoire mais justement sa disparition ou plutôt son nettoyage pour solde de tout compte. Qui alors pouvait lui succéder à part M. Hollande, figure même de la vacuité ? Avec lui et après lui il ne s’agit plus de faire vivre le passé dans le présent, d’incarner un point de vue au sens historique du terme, c’est-à-dire une situation concrète dans un paysage encombré. Quelque chose qui permettrait de dégager un horizon.

Grâce à lui et à ses successeurs, la perspective est dorénavant renversée : l’important est de faire en sorte que le présent prépare l’avenir. Plus rien à incarner, il faut projeter ou, plus exactement, se projeter. Le souffle de l’histoire a cédé la place à la gestion de projet, les tableaux de Delacroix à ceux d’Excel. Le personnage le plus important de l’État après le locataire de l’Élysée n’est plus le président du Sénat, pas plus évidemment que le premier ministre, collaborateur fidèle mais souvent débordé. C’est actuellement M. Darmanin, chef du service comptabilité, seul à même de fixer les objectifs puisque les finalités ont disparu.

Par conséquent la présidence de la République n’est plus depuis bientôt quinze ans l’aboutissement d’une vocation et le terminus d’une ambition. C’est un poste stratégique à haut potentiel et gros rendement. Une case à cocher dans le CV touffus d’un conférencier qui souhaite «faire du fric» selon la belle formule de M. Sarkozy qui a toujours eu l’art de la synthèse et le courage de ses opinions. Depuis, nombreux sont ceux qui lui ont emboîté le pas, collaborateurs compris. Pourquoi incarner l’histoire quand on est là pour préparer sa reconversion dans un business très rentable ? Nul doute que le président actuel et tous ses successeurs potentiels ont déjà leur plan de carrière en poche, organisant soigneusement le coup d’après, évaluant le retour sur investissement en rêvant sur la marge brute. Pourquoi, encore perdre son temps à préparer une future réélection dont l’issue n’est rien moins que douteuse alors qu’il suffit de faire fructifier son «réseau», valoriser son expérience professionnelle et monnayer sa marque personnelle ? Attentif au rendement des capitaux le futur ex-président n’a qu’un seul souci : manifester fermement qu’il ne saurait se brader dans ce naufrage collectif dont il a été l’artisan zélé. Chacune de ses prestations devra ainsi dégager un profit démentiel, un pognon de dingue, qui sera bien mieux employé que dans l’hôpital public, l’éducation, la défense nationale, les transports et autres «services publics inefficaces».
Il est assez probable que nous assisterons bientôt à la constitution d’une cotation boursière permettant d’affecter une valeur calculable à nos anciens hommes politiques (ou femmes) dans le but louable et légitime de mettre un peu d’ordre dans la concurrence. Et l’histoire ? Elle continue son bonhomme de chemin en se faisant non pas avec nous mais en dépit de nous, comme la crise sanitaire que nous vivons (et non pas la guerre) nous le montre hélas cruellement. Le marketing politique a réussi à inventer le concept de guerre en temps de paix, nous aurions préféré l’inverse.

 

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