Prenez votre santé en main

Décor de studio de télévision : un bureau, téléphone, une plante verte, une brosse à dents, une poire à lavement, un thermomètre divers médicaments. Un(e) présentateur/trice costume cravate ou tailleur strict avec un gros caducée de médecin épinglé. Lunettes, mine sérieuse. Un jingle : « Pour bien préparer vos lendemains, prenez votre santé en main »

Petite musique douce en fond sonore : Jésus que ma joie demeure de JS Bach à la guitare classique (par Alexandre Lagoya) ou Petite musique de nuit de Mozart. Le/la Présentateur/trice est assis(e) à son bureau et parle sur un ton cordial et professionnel qui se veut rassurant.

Notre rubrique : « Prenez votre santé en main »

 

Madame,

Vous êtes encore jeune, dynamique, vous faites du sport et vous vous lavez régulièrement les dents. Tout va donc pour le mieux.

Par ailleurs, vous avez un fils, gentil, sympathique et – peut-être – dévoué, mais voilà, un petit nuage vient obscurcir l’horizon de félicité dans lequel baignait votre famille merveilleuse. Après votre jogging matinal et votre séance de yoga, votre fils vient de vous révéler qu’il se fait trois shoot par jour depuis un an, ce qui fait, à raison de 1 gramme d’héroïne en moyenne presque la moitié d’une cuillère (à café néanmoins) en injection intraveineuse. A la fin de la semaine, vous le calculez rapidement avant de vous évanouir, cela fait l’équivalent d’une grosse louche, au bout d’un trimestre, on en est presque à la moitié du saladier.

Étendue sur le carrelage froid de la cuisine, vous avez le temps de réfléchir à tout cela avant de ramper vers la salle de bains pour vomir tout votre repas de  midi et une partie du petit déjeuner. Vous vous rendez compte que votre fils vomit également, pas d’inquiétude c’est simplement l’effet de la drogue, tous les héroïnomanes vomissent beaucoup. Ils ont également de très fortes diarrhées suivies de périodes de constipation aiguë. Maintenant remise de vos émotions, vous revenez dans la cuisine, c’est bien, voilà un bon réflexe, répétez-vous plusieurs fois, mentalement : « je vais bien, je prends ma santé en main ». Une fois dans la cuisine, essuyez-vous les restes de vomissures au coin des lèvres avec un chiffon doux pour ne pas vous blesser, et répétez une fois encore : «je vais bien, je prends ma santé en main ». Ensuite tournez-vous vers votre fils et regardez-le d’un air dégagé, comme s’il était, disons, un paquet de lessive ou un couteau à pain. Si vous vous sentez mieux avec l’idée qu’il pourrait être un paquet de choucroute n’hésitez pas, cela ne peut qu’améliorer les choses. De toute façon, votre progéniture est actuellement de train de baver sur la table de la cuisine, agitée de spasmes convulsifs les yeux vitreux et les dents jaunes. Vous engagez donc la conversion sur un terrain neutre, par exemple : « Tu devrais te laver les dents, tu sais, sinon tu vas avoir des caries plus tard ». Normalement sa réponse devrait tourner autour de : «  Hmmmblblpff ! » ou quelque chose dans ce genre-là. Vous avez atteint votre but, vous avez pris votre santé en main, vous l’avez empêché de s’endormir. Forte de ce premier succès, vous continuez par une autre question anodine du type : « Et c’est pour te payer tes doses que tu as prostitué ta petite sœur  ? » . Si tout se passe bien, il devrait simplement opiner de la tête mais il arrive que, trop abruti par son shoot, il ne puisse plus du tout remuer quoi que ce soit. Ne prenez pas cette réserve pour une dénégation, au fond de lui il sait bien que ce n’était pas très gentil et, très probablement, il regrette un peu car il a bon fond finalement.

Passons maintenant à la partie active du traitement car il s’agit ne l’oublions pas de prendre sa santé en main ! Vous aurez besoin d’un chien, assez gros et doté d’un solide appétit comme tous les gros chiens d’ailleurs. Si vous n’en avez pas, empruntez celui du voisin ou de votre grand-mère. Un doberman, un bas rouge, un dogue allemand feront parfaitement l’affaire. Toujours dans la cuisine vous demandez à la chair de votre chair s’il compte s’injecter sa saloperie encore longtemps. Là deux possibilités : soit, il vous répond sur un air bravache : « Ben ouais, pourquoi ? » et vous vous dirigez doucement vers le tiroir de la table de la cuisine soit (deuxième solution) il vous dit d’un air triste de chien battu : « non mamounette chérie, j’ai décidé d’arrêter demain ». Dans ce cas, ne le croyez surtout pas, tous les drogués sont des menteurs, c’est bien connu. Vous vous dirigez donc aussi vers le même tiroir en vous répétant mentalement : « je vais bien, je prends ma santé en main ! ». Vous pouvez en même temps pratiquer la respiration abdominale et quelque exercices d’étirements cela ne peut pas vous faire de mal, surtout à votre âge.

Nous voici parvenus à la dernière phase de votre traitement : il s’agit de prendre un couteau à boucher dans le tiroir de la cuisine (préalablement affûté si cela est possible) et le planter assez profondément juste au-dessus du nombril du dégénéré qui pollue votre espace vital. Ce coup-ci il devrait quand même bouger un peu mais rassurez-vous l’héroïne agira comme un puissant anesthésique, il ne devrait pas souffrir énormément surtout si vous faites vite et que vous avez déjà saigné un cochon ou égorgé un mouton, votre geste sera plus sûr. Vous tournez légèrement la lame en sens inverse des aiguilles d’une montre histoire de lui apprendre un peu de savoir-vivre (ce que votre éducation laxiste et désastreuse n’a jamais permis d’obtenir) puis vous remontez d’un mouvement sec et puissant de l’avant-bras pour vous arrêter aux premières côtes. Vous reculez de deux pas pour juger de l’efficacité de votre travail, c’est très bien, vous l’avez éventré. Il vous suffit maintenant de le dépecer en morceaux de taille moyenne. Si le chien est très gros (type saint-bernard ou grand loup des montagnes) vous pouvez même vous contenter de découper en quartier. Voilà tout est fini, il ne reste plus qu’à donner les morceaux au chien, vous venez de prendre votre santé en main, et de rétablir le calme dans votre maisonnée. Nous vous conseillons ensuite un peu de ménage et un brin de toilette sur fond de musique douce, du Mozart par exemple.

Demain, dans la même rubrique nous verrons comment sauver votre fille de la prostitution.

Ne rendez pas le chien tout de suite.



Le Mammouth et le Renard

 

Avertissement au lecteur : cette fable contemporaine est le fruit de ma pure imagination. Par conséquent toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait une pure (et merveilleuse) coïncidence.

 

La scène se déroule dans le bureau du Président de l’Académie des Sciences dont l’occupant légitime porte un costume gris anthracite à rayures fines, des cheveux blancs encore fournis, une cravate bleue horizon ainsi qu’une mine sévère démentie par un regard rusé. C’est le renard de la fable. En face de lui, inconfortablement assis dans un fauteuil qui n’a pas été conçu pour englober le volume total de son auguste postérieur se trouve un ancien joueur de tennis amis des puissants, ancien homme de science qui n’a plus mis les pieds dans un laboratoire depuis trente ans, mais continue à dispenser la vérité du haut de l’Olympe de son Savoir. Sommité scientifique mondiale autoproclamée, l’ex-futur ministre de l’industrie « d’ouverture », dégraisseur de mammouth au chômage, ressemble étrangement à un crapaud buffle écrasé par un autobus. Son sextuple menton menace chaque seconde son col de chemise d’une explosion subite, pourtant sa cravate tient bon, il s’appelle Claudius Allegro, d’un mot latin « alacer » qui signifie vif et preste. En l’affublant d’un tel patronyme ses parents se sont manifestement payé sa tête, c’est pourquoi il nous est – forcément – sympathique. C’est le mammouth de la fable.

 

— Alors, mon cher Claudius, ce rapport sur le climat, l’avez-vous lu ?

— Ben (Un temps) … Ouaff … (Un temps) c’est-à-dire que … que … que (Un temps). Mmmf !

— Je comprends mon cher (Le Président rectifie son noeud de cravate avec un sourire de renard) … s’il fallait lire tous les rapports qu’on doit signer, hein ? (Le Président s’examine désormais les ongles de la main gauche) Car … il va bien falloir que vous le signiez, n’est-ce pas, ce rapport … qui étudie l’influence de l’activité humaine sur le réchauffement climatique ?

— Ah ? (Un temps) Vraiment ?

— Oui, oui, vraiment.(Range son stylo plume en bois précieux à la perpendiculaire de l’arête de son bureau moins 8,4 degrés pour ajouter un peu de fantaisie au geste) Cela étant, vous avez dit tellement de conneries dans votre carrière que pour une fois que vous allez signer un rapport un peu intelligent …

— (Parcourant le document et haussant le ton) Ah non ! Non et trois fois non ! Jamais je en signerai cette infamie !

— Allons, allons.

— Cette … élucubration, oui, élucubration, visant seulement à me nuire, moi Claudius Allegro, …

— Nt-nt (Absorbé dans son courrier, le Président n’écoute plus que d’une oreille très distraite)

— Ce .. ce ramassis de ..

— Nt-nt

— De .. de .. contre vérités ! (devient violet, est pris d’une énorme quinte de toux qui agite ses bajoues ainsi que les multiples poches qu’il possède sous les yeux, le faisant ainsi ressembler à un saladier rempli de jelly qui serait pris dans un accident ferroviaire)… (Un temps) de pseudo science, oui, de pseudo science !

— (Relève la tête, étonné) Mais … qu’est-ce que vous y connaissez au climat finalement ?

— (Essaie de se lever brusquement de son fauteuil dans un geste théâtral qui se solde par un échec massif suivi d’un horrible bruit de ventouse à déboucher les conduits) Je suis un Scientifique ! (Tousse cinq fois sous le coup de l’émotion)

— Nt-nt.

— Nt-nt ?

— Nt-nt! (Un temps) Vous étiez … il y a longtemps. (Un temps) Rappelez-moi votre spécialité, déjà ?

— La géologie, pourquoi ?

— L’étude des pierres en somme.

— Si on veut. Et ?

— Et (se penche et parle sur le ton de la confidence) des collègues de plus en plus nombreux se demandent si vous n’auriez pas été victime d’un accident du travail .

— … ?

— En d’autres termes si vous n’auriez pas reçus quelques échantillons de recherche plus gros que les autres sur votre fond de commerce (se tapote le crâne).

— (Se palpe également le crâne) Mais, mais, mon fond de commerce se porte très bien !

— (Moue sceptique) on est quand même plus proche du dépôt de bilan que des bénéfices records.

— Co … comment ?

— Il y a du mou dans la corde à noeuds depuis un moment reconnaissez-le. Le seul endroit où vous parlez encore de science c’est à la télé.

— On y reconnaît ma compétence ! (Geste auguste du semeur se terminant en penseur de Rodin mais avec les lunettes de travers).

— Quand on connaît le niveau intellectuel moyen d’un animateur, ce n’est plus de la pédagogie, c’est de la psychiatrie. Au lieu de leur bourrer le mou à propos du climat, vous feriez mieux de leur apprendre les méfaits de la cocaïne. (Un temps) J’espère que vous n’en prenez pas au moins ?

— (Outré) Ca suffit à la fin !

— (A repris l’étude de son courrier) Calmez-vous, calmez-vous ; avec des zigotos dans votre genre on n’est jamais à l’abri d’une surprise. (Un temps) Bref, la vulgarisation ne vous suffisait plus, il a fallu que vous sombriez dans la vulgate. La bonne parole selon Saint Claudius. L’heure n’est plus aux miracles, plus personne n’y croit, le marketing est passé par là. Le précipice mène à l’abîme, c’est une loi générale de la physique. (Un temps) Bon, ce rapport, vous le signez ?

— (Bras croisés sur la bedaine, attitude de défi d’un enfant devant son bol de soupe) Non !

— (Tend le bras et reprend le rapport). Bon.

— (Décroise les bras, surpris). Bon ?

— Bon, bon. (Range le rapport dans un tiroir en sifflotant « Tout va très bien madame la marquise ».)

— « Bon » et c’est tout ?

— C’est ça. Oui. Je vous souhaite une bonne journée, ou plutôt une bonne semaine, ou un bon trimestre, allez, carrément. (Fait mine de se lever, toujours souriant)

— Mais … mais … vous n’essayez pas de me convaincre ?

— Nt-nt.

— Nt-nt ?

— Nt-nt ! Inutile.

— I – nu- tile ?

— C’est ça en un seul mot.

— Vous ne voulez pas m’expliquer ?

— Temps perdu.

— Ah … b… bon ?

— Voyez-vous mon cher, je ne fais pas de science sur les plateaux télé, moi. J’ai un vrai travail, donc si vous ne voulez pas signer, et bien vous ne signez pas.

— Mais … c’est grave !

— Pensez-vous ! Tout le monde s’en fout !

— (Effondré. Toute la matière de son corps semble tassée dans ce ventre énorme agité par de grands soubresauts de chagrin) Tout le monde ? (Renifle)

— (Se regarde les ongles) Je vous le confirme. Vous devriez éteindre votre téléviseur et ouvrir la fenêtre, vous verriez la réalité. Et la réalité c’est que tout le monde se contrefout de votre opinion sur le climat à part les animateurs hébétés par la coke des talk-shows pitoyables pour mongoliens dépressifs dans lesquels vous allez faire le singe savant avant la pub.

— Oh ! Je vous interdis ! (S’extrait de son siège dans un grand bruit de succion. Fait de grands gestes en criant très fort). Vous entendez … je vous …

— (Toujours très calme, se gratte l’oreille d’une main et montre la porte de l’autre en regardant sa montre) Vous allez être en retard pour le casting de « la ferme aux animaux ».

— (Sort de sa poche un stylo comme s’il s’agissait d’un revolver) Vous prenez ainsi ? Et bien d’accord ! (Signe rageusement le rapport). Laissez-moi vous dire, cher Président, que vous exercez votre mission d’une manière lamentable.

— (Relève la tête et regarde son vis-à-vis en haussant les sourcils) Voyez-vous, cher Claudius, il est beaucoup plus facile de paraître compétent dans le métier des autres que de l’être dans celui qu’on exerce. (Range le rapport dans un chemise) Vous n’oublierez pas de fermer la porte en sortant, j’ai vraiment beaucoup de choses à faire aujourd’hui.

— (Furieux, Claudius est déjà sur la porte) Je m’en souviendrai !

— (Pensif, les sourcils froncés, semble vouloir se souvenir de quelque chose). Ah ! J’allais oublier : vous enverrez mon bonjour à Guy Lux. J’adorais le Schmilblick quand j’étais petit.

 

Ce délicieux dialogue en forme de poire vous est offert  par le bienveillant Karmatotal sous la licence creative commons “ByNcNd” 88x31.png




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Prenez votre santé en main

Décor de studio de télévision : un bureau, téléphone, une plante verte, une brosse à dents, une poire à lavement, un thermomètre divers médicaments. Un(e) présentateur/trice costume cravate ou tailleur strict avec un gros caducée de médecin épinglé. Lunettes, mine sérieuse. Un jingle : « Pour bien préparer vos lendemains, prenez votre santé en main »

Petite musique douce en fond sonore : Jésus que ma joie demeure de JS Bach à la guitare classique (par Alexandre Lagoya) ou Petite musique de nuit de Mozart. Le/la Présentateur/trice est assis(e) à son bureau et parle sur un ton cordial et professionnel qui se veut rassurant.

Notre rubrique : « Prenez votre santé en main »

 

Madame,

Vous êtes encore jeune, dynamique, vous faites du sport et vous vous lavez régulièrement les dents. Tout va donc pour le mieux.

Par ailleurs, vous avez un fils, gentil, sympathique et – peut-être – dévoué, mais voilà, un petit nuage vient obscurcir l’horizon de félicité dans lequel baignait votre famille merveilleuse. Après votre jogging matinal et votre séance de yoga, votre fils vient de vous révéler qu’il se fait trois shoot par jour depuis un an, ce qui fait, à raison de 1 gramme d’héroïne en moyenne presque la moitié d’une cuillère (à café néanmoins) en injection intraveineuse. A la fin de la semaine, vous le calculez rapidement avant de vous évanouir, cela fait l’équivalent d’une grosse louche, au bout d’un trimestre, on en est presque à la moitié du saladier.

Étendue sur le carrelage froid de la cuisine, vous avez le temps de réfléchir à tout cela avant de ramper vers la salle de bains pour vomir tout votre repas de  midi et une partie du petit déjeuner. Vous vous rendez compte que votre fils vomit également, pas d’inquiétude c’est simplement l’effet de la drogue, tous les héroïnomanes vomissent beaucoup. Ils ont également de très fortes diarrhées suivies de périodes de constipation aiguë. Maintenant remise de vos émotions, vous revenez dans la cuisine, c’est bien, voilà un bon réflexe, répétez-vous plusieurs fois, mentalement : « je vais bien, je prends ma santé en main ». Une fois dans la cuisine, essuyez-vous les restes de vomissures au coin des lèvres avec un chiffon doux pour ne pas vous blesser, et répétez une fois encore : «je vais bien, je prends ma santé en main ». Ensuite tournez-vous vers votre fils et regardez-le d’un air dégagé, comme s’il était, disons, un paquet de lessive ou un couteau à pain. Si vous vous sentez mieux avec l’idée qu’il pourrait être un paquet de choucroute n’hésitez pas, cela ne peut qu’améliorer les choses. De toute façon, votre progéniture est actuellement de train de baver sur la table de la cuisine, agitée de spasmes convulsifs les yeux vitreux et les dents jaunes. Vous engagez donc la conversion sur un terrain neutre, par exemple : « Tu devrais te laver les dents, tu sais, sinon tu vas avoir des caries plus tard ». Normalement sa réponse devrait tourner autour de : «  Hmmmblblpff ! » ou quelque chose dans ce genre-là. Vous avez atteint votre but, vous avez pris votre santé en main, vous l’avez empêché de s’endormir. Forte de ce premier succès, vous continuez par une autre question anodine du type : « Et c’est pour te payer tes doses que tu as prostitué ta petite sœur  ? » . Si tout se passe bien, il devrait simplement opiner de la tête mais il arrive que, trop abruti par son shoot, il ne puisse plus du tout remuer quoi que ce soit. Ne prenez pas cette réserve pour une dénégation, au fond de lui il sait bien que ce n’était pas très gentil et, très probablement, il regrette un peu car il a bon fond finalement.

Passons maintenant à la partie active du traitement car il s’agit ne l’oublions pas de prendre sa santé en main ! Vous aurez besoin d’un chien, assez gros et doté d’un solide appétit comme tous les gros chiens d’ailleurs. Si vous n’en avez pas, empruntez celui du voisin ou de votre grand-mère. Un doberman, un bas rouge, un dogue allemand feront parfaitement l’affaire. Toujours dans la cuisine vous demandez à la chair de votre chair s’il compte s’injecter sa saloperie encore longtemps. Là deux possibilités : soit, il vous répond sur un air bravache : « Ben ouais, pourquoi ? » et vous vous dirigez doucement vers le tiroir de la table de la cuisine soit (deuxième solution) il vous dit d’un air triste de chien battu : « non mamounette chérie, j’ai décidé d’arrêter demain ». Dans ce cas, ne le croyez surtout pas, tous les drogués sont des menteurs, c’est bien connu. Vous vous dirigez donc aussi vers le même tiroir en vous répétant mentalement : « je vais bien, je prends ma santé en main ! ». Vous pouvez en même temps pratiquer la respiration abdominale et quelque exercices d’étirements cela ne peut pas vous faire de mal, surtout à votre âge.

Nous voici parvenus à la dernière phase de votre traitement : il s’agit de prendre un couteau à boucher dans le tiroir de la cuisine (préalablement affûté si cela est possible) et le planter assez profondément juste au-dessus du nombril du dégénéré qui pollue votre espace vital. Ce coup-ci il devrait quand même bouger un peu mais rassurez-vous l’héroïne agira comme un puissant anesthésique, il ne devrait pas souffrir énormément surtout si vous faites vite et que vous avez déjà saigné un cochon ou égorgé un mouton, votre geste sera plus sûr. Vous tournez légèrement la lame en sens inverse des aiguilles d’une montre histoire de lui apprendre un peu de savoir-vivre (ce que votre éducation laxiste et désastreuse n’a jamais permis d’obtenir) puis vous remontez d’un mouvement sec et puissant de l’avant-bras pour vous arrêter aux premières côtes. Vous reculez de deux pas pour juger de l’efficacité de votre travail, c’est très bien, vous l’avez éventré. Il vous suffit maintenant de le dépecer en morceaux de taille moyenne. Si le chien est très gros (type saint-bernard ou grand loup des montagnes) vous pouvez même vous contenter de découper en quartier. Voilà tout est fini, il ne reste plus qu’à donner les morceaux au chien, vous venez de prendre votre santé en main, et de rétablir le calme dans votre maisonnée. Nous vous conseillons ensuite un peu de ménage et un brin de toilette sur fond de musique douce, du Mozart par exemple.

Demain, dans la même rubrique nous verrons comment sauver votre fille de la prostitution.

Ne rendez pas le chien tout de suite.

Le Mammouth et le Renard

 

Avertissement au lecteur : cette fable contemporaine est le fruit de ma pure imagination. Par conséquent toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait une pure (et merveilleuse) coïncidence.

 

La scène se déroule dans le bureau du Président de l’Académie des Sciences dont l’occupant légitime porte un costume gris anthracite à rayures fines, des cheveux blancs encore fournis, une cravate bleue horizon ainsi qu’une mine sévère démentie par un regard rusé. C’est le renard de la fable. En face de lui, inconfortablement assis dans un fauteuil qui n’a pas été conçu pour englober le volume total de son auguste postérieur se trouve un ancien joueur de tennis amis des puissants, ancien homme de science qui n’a plus mis les pieds dans un laboratoire depuis trente ans, mais continue à dispenser la vérité du haut de l’Olympe de son Savoir. Sommité scientifique mondiale autoproclamée, l’ex-futur ministre de l’industrie « d’ouverture », dégraisseur de mammouth au chômage, ressemble étrangement à un crapaud buffle écrasé par un autobus. Son sextuple menton menace chaque seconde son col de chemise d’une explosion subite, pourtant sa cravate tient bon, il s’appelle Claudius Allegro, d’un mot latin « alacer » qui signifie vif et preste. En l’affublant d’un tel patronyme ses parents se sont manifestement payé sa tête, c’est pourquoi il nous est – forcément – sympathique. C’est le mammouth de la fable.

 

— Alors, mon cher Claudius, ce rapport sur le climat, l’avez-vous lu ?

— Ben (Un temps) … Ouaff … (Un temps) c’est-à-dire que … que … que (Un temps). Mmmf !

— Je comprends mon cher (Le Président rectifie son noeud de cravate avec un sourire de renard) … s’il fallait lire tous les rapports qu’on doit signer, hein ? (Le Président s’examine désormais les ongles de la main gauche) Car … il va bien falloir que vous le signiez, n’est-ce pas, ce rapport … qui étudie l’influence de l’activité humaine sur le réchauffement climatique ?

— Ah ? (Un temps) Vraiment ?

— Oui, oui, vraiment.(Range son stylo plume en bois précieux à la perpendiculaire de l’arête de son bureau moins 8,4 degrés pour ajouter un peu de fantaisie au geste) Cela étant, vous avez dit tellement de conneries dans votre carrière que pour une fois que vous allez signer un rapport un peu intelligent …

— (Parcourant le document et haussant le ton) Ah non ! Non et trois fois non ! Jamais je en signerai cette infamie !

— Allons, allons.

— Cette … élucubration, oui, élucubration, visant seulement à me nuire, moi Claudius Allegro, …

— Nt-nt (Absorbé dans son courrier, le Président n’écoute plus que d’une oreille très distraite)

— Ce .. ce ramassis de ..

— Nt-nt

— De .. de .. contre vérités ! (devient violet, est pris d’une énorme quinte de toux qui agite ses bajoues ainsi que les multiples poches qu’il possède sous les yeux, le faisant ainsi ressembler à un saladier rempli de jelly qui serait pris dans un accident ferroviaire)… (Un temps) de pseudo science, oui, de pseudo science !

— (Relève la tête, étonné) Mais … qu’est-ce que vous y connaissez au climat finalement ?

— (Essaie de se lever brusquement de son fauteuil dans un geste théâtral qui se solde par un échec massif suivi d’un horrible bruit de ventouse à déboucher les conduits) Je suis un Scientifique ! (Tousse cinq fois sous le coup de l’émotion)

— Nt-nt.

— Nt-nt ?

— Nt-nt! (Un temps) Vous étiez … il y a longtemps. (Un temps) Rappelez-moi votre spécialité, déjà ?

— La géologie, pourquoi ?

— L’étude des pierres en somme.

— Si on veut. Et ?

— Et (se penche et parle sur le ton de la confidence) des collègues de plus en plus nombreux se demandent si vous n’auriez pas été victime d’un accident du travail .

— … ?

— En d’autres termes si vous n’auriez pas reçus quelques échantillons de recherche plus gros que les autres sur votre fond de commerce (se tapote le crâne).

— (Se palpe également le crâne) Mais, mais, mon fond de commerce se porte très bien !

— (Moue sceptique) on est quand même plus proche du dépôt de bilan que des bénéfices records.

— Co … comment ?

— Il y a du mou dans la corde à noeuds depuis un moment reconnaissez-le. Le seul endroit où vous parlez encore de science c’est à la télé.

— On y reconnaît ma compétence ! (Geste auguste du semeur se terminant en penseur de Rodin mais avec les lunettes de travers).

— Quand on connaît le niveau intellectuel moyen d’un animateur, ce n’est plus de la pédagogie, c’est de la psychiatrie. Au lieu de leur bourrer le mou à propos du climat, vous feriez mieux de leur apprendre les méfaits de la cocaïne. (Un temps) J’espère que vous n’en prenez pas au moins ?

— (Outré) Ca suffit à la fin !

— (A repris l’étude de son courrier) Calmez-vous, calmez-vous ; avec des zigotos dans votre genre on n’est jamais à l’abri d’une surprise. (Un temps) Bref, la vulgarisation ne vous suffisait plus, il a fallu que vous sombriez dans la vulgate. La bonne parole selon Saint Claudius. L’heure n’est plus aux miracles, plus personne n’y croit, le marketing est passé par là. Le précipice mène à l’abîme, c’est une loi générale de la physique. (Un temps) Bon, ce rapport, vous le signez ?

— (Bras croisés sur la bedaine, attitude de défi d’un enfant devant son bol de soupe) Non !

— (Tend le bras et reprend le rapport). Bon.

— (Décroise les bras, surpris). Bon ?

— Bon, bon. (Range le rapport dans un tiroir en sifflotant « Tout va très bien madame la marquise ».)

— « Bon » et c’est tout ?

— C’est ça. Oui. Je vous souhaite une bonne journée, ou plutôt une bonne semaine, ou un bon trimestre, allez, carrément. (Fait mine de se lever, toujours souriant)

— Mais … mais … vous n’essayez pas de me convaincre ?

— Nt-nt.

— Nt-nt ?

— Nt-nt ! Inutile.

— I – nu- tile ?

— C’est ça en un seul mot.

— Vous ne voulez pas m’expliquer ?

— Temps perdu.

— Ah … b… bon ?

— Voyez-vous mon cher, je ne fais pas de science sur les plateaux télé, moi. J’ai un vrai travail, donc si vous ne voulez pas signer, et bien vous ne signez pas.

— Mais … c’est grave !

— Pensez-vous ! Tout le monde s’en fout !

— (Effondré. Toute la matière de son corps semble tassée dans ce ventre énorme agité par de grands soubresauts de chagrin) Tout le monde ? (Renifle)

— (Se regarde les ongles) Je vous le confirme. Vous devriez éteindre votre téléviseur et ouvrir la fenêtre, vous verriez la réalité. Et la réalité c’est que tout le monde se contrefout de votre opinion sur le climat à part les animateurs hébétés par la coke des talk-shows pitoyables pour mongoliens dépressifs dans lesquels vous allez faire le singe savant avant la pub.

— Oh ! Je vous interdis ! (S’extrait de son siège dans un grand bruit de succion. Fait de grands gestes en criant très fort). Vous entendez … je vous …

— (Toujours très calme, se gratte l’oreille d’une main et montre la porte de l’autre en regardant sa montre) Vous allez être en retard pour le casting de « la ferme aux animaux ».

— (Sort de sa poche un stylo comme s’il s’agissait d’un revolver) Vous prenez ainsi ? Et bien d’accord ! (Signe rageusement le rapport). Laissez-moi vous dire, cher Président, que vous exercez votre mission d’une manière lamentable.

— (Relève la tête et regarde son vis-à-vis en haussant les sourcils) Voyez-vous, cher Claudius, il est beaucoup plus facile de paraître compétent dans le métier des autres que de l’être dans celui qu’on exerce. (Range le rapport dans un chemise) Vous n’oublierez pas de fermer la porte en sortant, j’ai vraiment beaucoup de choses à faire aujourd’hui.

— (Furieux, Claudius est déjà sur la porte) Je m’en souviendrai !

— (Pensif, les sourcils froncés, semble vouloir se souvenir de quelque chose). Ah ! J’allais oublier : vous enverrez mon bonjour à Guy Lux. J’adorais le Schmilblick quand j’étais petit.

 

Ce délicieux dialogue en forme de poire vous est offert  par le bienveillant Karmatotal sous la licence creative commons “ByNcNd” 88x31.png

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