Celcius 233

Voici une nouvelle écrite il y a trois ou quatre ans. Elle figurait, figure toujours probablement, au catalogue d’une petite maison d’édition « hybride » (comprenez majoritairement sous forme électronique mais avec une petite production de textes « papier ») qui s’appelle « Éditions de l’abat-jour » et qui édite fort logiquement une revue intitulée « L’Ampoule ». Je l’auto-édite ici même et j’en profite pour préciser que ce blog, comme je l’ai déjà dit par ailleurs, verra le taux de nouvelles et de textes de fiction augmenter et celui de « brèves » (commentaires satiriques de l’actualité) diminuer, sans pour autant atteindre le seuil du zéro. Je serai ravi que les lectrices et lecteurs parfois égarés ici puissent me donner leur avis, qu’il soit bon ou mauvais et leurs impressions de lecture. Plus il y aura d’avis et d’interaction, plus je serai motivé pour continuer à mettre à disposition des textes de fiction (majoritairement des nouvelles). 

 

Celcius 233

 

 

Ptolémée Soter, général du grand Alexandre, reçut l’Egypte en héritage à la mort de son maître, parti à la rencontre d’un destin glorieux dans un Orient rempli de secrets et de tombeaux, dont il ne revint pas. Il partagea avec son roi le fracas des batailles, l’odeur du sang frais sur les pierres brûlantes des déserts, les longues journées glaciales de l’hiver dans des montagnes barbares à la beauté étrange, mais, plus que tout, il partageait son idéal d’un monde soumis par l’acier et guidé par la science. Pour cela, il fit ériger presque trois siècles avant la naissance d’un fils de Dieu une université et une académie à peine enfantées de la plus grande bibliothèque qui fut jamais. Il baptisa ce lieu « Museion », en l’honneur des servantes d’Apollon et fit serment d’attirer les mages de Chaldée, les sagesses barbares, les philosophes de l’Orient aussi bien que les derniers disciples de Zoroastre. Il demanda qu’il fût bâti face à la mer vineuse, comme l’on dit les Grecs, tout au bout de la capitale qui portait le nom de son roi, Alexandrie.

La dynastie des Lagides, ces fils de Ptolémée, occupera un trône dont les sept cent mille rouleaux seront le corps immortel. Le premier bibliothécaire, Démétrios de Phalère et ses successeurs, les feront affluer par les océans, les fleuves et les routes, irriguant le Museion de toutes les sagesses du monde connu. Pendant huit siècles le savoir enclos dans les entrailles du Palais des Muses devint le vrai phare d’Alexandrie d’Egypte dont la lumière éclaboussait l’actuelle Ras el Tin pour guider dans la nuit tous les lettrés de l’Antiquité.

Le cercueil de cet Alexandre qu’on disait grand fut l’œil de ce cyclone, protégeant des servants affairés à jeter leurs filets sur toutes les mers connues et d’autres plus mystérieuses, car il se trouve toujours quelque secret dans l’ombre portée du savoir. Ils ramenaient à eux des bateaux chargés de trésors dont ils vidaient les entrailles fumantes pour s’emparer de leur âme comme les pêcheurs de la mer rouge vont chercher la perle noire dans le ventre des huîtres. On raconte que chaque vaisseau qui accostait au port était fouillé de la quille à la misaine par les soldats qui s’emparaient des rouleaux et les remettaient au Museion qui accouchait d’une copie promptement remise au capitaine du navire. L’original restait à Alexandrie pour les siècles des siècles. Ainsi aucun manuscrit n’était disponible en quelque lieu s’il ne l’était pas dans la grande Bibliothèque. En ces temps étranges les livres devinrent plus précieux que l’or et les hommes qui vécurent à cet endroit virent que cela était bon, alors ils nommèrent cette ère civilisation afin que chacun s’en souvînt. Mais le monde oublia.

Depuis longtemps le dernier des Lagides a pourri dans son tombeau suivant les coutumes des sédentaires qui bâtissent des cités et vont ainsi à la charogne. Humus est le premier et le dernier nom de ces hommes. Les livres, eux, sont comme les nomades qui vouent leurs défroques mortelles aux flammes du bûcher et se laissent emporter par le vent du désert. De cette combustion ne demeure qu’un petit tas de cendres grises, témoignant de la matérialité de l’œuvre. Le reste, son essence éternelle, les mots, les phrases, le contenant du monde, est parti dans le ciel, avalé par les fumées, vers l’horizon qui nous contemple. Plusieurs fois la ville brûla, jusqu’au jour où le brasier consuma son ultime secret. César alluma les premier feux, Théodose Ier entretint la flamme puis vint Amrou Ibn Al-Alsi qui, selon la légende, suivit les ordres de son maître, le calife Omar, commandeur des croyants. Après lui, il n’y eut plus rien à brûler.

Pourtant, un témoin survécut, peu visité, retiré des foules comme le fils apeuré d’un passé maudit fuyant la lumière du monde dans l’obscurité des siècles. Ce tableau qui n’était qu’une empreinte humide posée sur un enduit de plâtre mort fut, on ne sait par miracle exhumé des décombres du Museion quelques dizaines de siècles après l’holocauste final et patiemment recomposé. Le siècle d’Hugo n’y suffit pas et ce n’est qu’à l’aube d’une barbarie moderne que ce grand œuvre fut achevé. De nouveau le monde oublia. De nouveau l’humanité s’embrasa, de nouveau la grande fresque du Museion put témoigner d’un autre carnage. Comme la guerre cette fresque est éternelle, nous rappelant que l’art et la vie furent un jour arrachés au minéral et sont mus par un même désir d’y retourner. Quand la restauration, ce recouvrement du passé par une couche épaisse et grasse de présent s’acheva, la fresque cuva son déshonneur dans un grand cube de béton afin que la troupe des badauds l’admirât. Un homme parmi cette foule, à la fin l’observa.

Il vit Euclide, droites parallèles en main, le front levé vers la Lune et les planètes, guidant les marins qui naviguaient au large. Il vit Archimède, jaillissant nu de son bain, ruisselant de savoir et scintillant de bonheur, divertissant ses disciples avec des théorèmes qu’il savait faux. Il vit Hipparque, Diophante d’Alexandrie et l’autre Ptolémée qui se croyait au centre de tout. Il vit encore Aristarque qui, presque vingt siècles avant Copernic et Galilée savait déjà que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Il vit, enfin, le quatrième bibliothécaire du Museion, Aristophane de Byzance, célèbre durant son ministère pour sa prodigieuse mémoire qu’il cultivait en lisant tous les jours plusieurs rouleaux entiers de la Bibliothèque dans l’ordre de leur disposition. Sur la fresque, même défigurée, on aperçoit nettement la main gauche d’Aristophane. Elle tient quelque chose, serrée contre la toge, le dessin est estompé, le trait devient faible, le spectateur hésite en plissant les yeux. Que peut-il serrer de cette façon ?

Enfin, il devine. L’image se forme dans son cerveau bien avant que ses yeux ne la perçoivent, c’est bien cela, il tient un livre, ou plutôt un rouleau puisque le codex ne viendra que bien longtemps après. Quel peut être ce livre si important que le peintre l’a représenté dans la main du grand bibliothécaire du Palais des Muses ?

Puis il comprend et la réponse jaillit en lui avant même que son entendement ait pu la formuler. Ce livre c’est le Grand Livre, le livre des livres, celui qu’Aristophane lui-même n’a peut-être jamais terminé. Ce livre est le résumé de tous les livres que le bibliothécaire a lus dans la succession de leur classement sur les étagères du Museion. L’homme contemple un abîme qui s’ouvre sous lui, le savoir de tous les savoirs en un gouffre infini, et rentre chez lui, à pied, hagard, les yeux perdus. Quelques passantes attardées s’écartent prestement, pensant avoir affaire à un fou.

A peine refermée la porte d’entrée, il s’attable, écarte d’un revers un verre et une assiette qui l’attendaient peut-être et se fracassent sur le sol, prend du papier, un crayon et commence à tracer des lettres sur les feuilles. Il n’a jamais écrit de sa vie, n’en éprouvant ni le besoin, ni l’envie et par la grâce de cette épiphanie, gribouille, rature, récrit, gomme, trace, barre, jette et déchire. Il cherche une phrase, deux peut-être, ne trouve que sa boue, peste et continue, encore, encore. Enfin, l’aube épuisée le trouve couché sur sa table, le crayon incrusté dans la joue, entouré d’un épais nuage de feuilles froissées.

Il gisait, tranquille, apaisé, nul n’aurait pu dire s’il vivait encore ou s’il mourait déjà. En s’approchant de la table, on aurait pu voir une feuille, une seule, blanche et lisse, sur laquelle sa main fatiguée avait tracé ces mots victorieux : « L’expérience et la vie peuvent se consumer comme toute chose et, à la fin, devenir un petit amas de poussière fine que l’on tamise encore pour la rendre plus légère que l’air frais du matin. Alors, il suffit d’ouvrir sa fenêtre, de déployer ses doigts serrés et de souffler doucement au creux de la paume pour faire s’envoler ces infimes débris afin qu’ils touchent le cœur d’un autre humain en quelque temps, en quelque endroit. On appelle cette cendre légère : littérature. Elle constitue la matière de grands livres et de moins grands. C’est la chair de ce monde.»



La plus petite nouvelle fantastique de l’univers.

Après avoir regardé la soirée de la présidentielle en bouffant des chips, Dieu avait enfin compris qu’il avait merdé et que sa Création avait pourri jusqu’au trognon. Tout l’Univers et même ses alentours étaient en coma dépassé. Il opta pour un dépôt de bilan franc et massif et mit le cosmos en mode Armaggedon. En quelques secondes, tout fut détruit, il ne resta rien, absolument rien, à part Lui.

Dieu demeurait seul. Tout seul. Infiniment seul. Bref, il se faisait immensément chier. Il réfléchit à la possibilité de se mettre également en mode Armaggedon. Là, il ne subsisterait vraiment plus rien. Il enclencha le processus puis assista à sa dissolution dans un état semi-dépressif. La plus grande partie de Lui-Même avait déjà disparu, il ne restait plus que quelques secondes avant la fin de tout.

 

C’est à cet instant qu’il reçut un sms.



La forêt d’aubergines.

 

L’objet gisait au milieu du sentier, parfaitement insolite dans ce cadre bucolique. Nous nous arrêtâmes d’un seul et même mouvement, pour adopter la position de la tortue du Puy-en-Velay (qui ne diffère du requin cantalien que par les incisives latérales, bleues pâles au lieu du bel orange que leur donne la gentiane des monts de l’Atlas). Ma tante — il faudra un jour que je vous parle de ma tante — fit mine d’ignorer l’objet, comme s’il n’existait qu’à la vague périphérie de son champ de conscience. Il faut dire que ma tante ignorait beaucoup de choses à cette époque, à commencer par mon oncle. J’étais peut-être le seul de la mission à observer opiniâtrement cette chose abandonnée là, et probablement exposée à l’abjection d’un vol, essayant de toutes mes forces d’en percer les mystères. Taille, forme, masse atomique, nombre de moles, numéro de téléphone… rien jamais ne m’échappait excepté un petit reflux gastrique de temps en temps, après un haricot de mouton.

Je m’en souviens maintenant, nous étions partis dès l’aube, un mardi soir, à 15h32 précisément, et il faisait déjà chaud pour un dimanche. L’expédition était menée tambour battant par ce géant impassible qui dégageait l’horizon d’un simple éternuement : mon père (il faudra un jour que je vous parle de mon père). Nous allions … nous allions … à la rencontre de la forêt d’aubergines, une forêt mythique et primordiale, cachée aux yeux des hommes, dont l’emplacement secret ne se trouvait que dans le journal local, entre l’horoscope et la rubrique nécrologique, les jours pairs uniquement ce qui permettait d’éviter les impairs, car je préférais les gabardines à l’époque. J’avais moi-même relevé scrupuleusement les coordonnées et les avais inscrites dans l’agenda de l’année 1975 qui me suivait dans tous mes déplacements. Au même moment un très vieil ami de mon père le décida à reprendre du service en le convainquant de nous rejoindre dans cette aventure. Sans son pote âgé, jamais nous n’aurions pu voir autant d’aubergines. Je levai les yeux un instant pour interroger l’azur mais le ciel était entièrement jaune, décidément c’était le jour des surprises ! Cet objet insolite, inouï, incroyable, au détour de la piste et maintenant, un ciel entièrement … en fait c’était ma capuche qui était trop grande et qui me tombait sur les yeux. Le ciel, lui, était bleu, comme d’habitude sous nos latitudes quelque part entre le tropique du scarabée à poil dur et le 22 à Asnières.

Mon père et son vieil ami (il faudra un jour que je vous en parle, c’est un type extraordinaire : champion des Carpathes de ping-pong en porte-jarretelles, dresseur émérite de lombrics dépressifs, spécialiste reconnu de l’interprétation de la neuvième symphonie de Beethoven sur bidon d’huile de cinquante litres et j’en passe, il fait aussi très bien le cake aux noix) décidèrent d’une pause que tous les participants approuvèrent sans condition. J’en pris un peu ombrage car j’étais quand même censé être le chef de cette expédition. N’ayant pas de frein sous la main, je n’avais rien à ronger, je décidai donc de passer l’éponge. A cette époque j’avais toujours une éponge de terre qui me suivait partout. L’éponge terrestre est un crustacé à plumes ovales dont la carapace est presque entièrement constituée d’oignons frits — parfois d’échalotes carnivores, surtout dans les pays de corne d’Afrique — très affectueux, notamment les jeunes mâles avant les grandes migrations. Elle se contente de peu, un coin d’évier ou un rebord de lavabo mais se reproduit difficilement en captivité. Le cri de l’éponge terrestre est absolument fascinant, il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie, c’est d’une beauté ! Ça commence par une sorte de chuintement, vous voyez, un peu comme un grand « schluuurp » très baveux, ça continue avec une compression molle, façon « schplouifch » et ça finit par une espèce d’expectoration caverneuse « bleuhark-splotch ». J’ai appris le langage de l’éponge de terre quand j’étais en mission au milieu de l’Atlantique nord, je traquais alors un centre équestre clandestin qui employait des éléphants de mer au noir. Les propriétaires étaient des requins mais je m’égare, ce n’est pas le sujet, restons concentré. J’avais donc décidé de passer l’éponge pour cette fois mais je ne savais pas à qui. Je l’ai donc fait passer de ma poche droite à ma poche gauche, mais quand même, c’était juste pour cette fois ! En puis à ce train-là,il nous faudrait des années pour atteindre la forêt d’aubergines.

Néanmoins je décidai de tirer parti de ce bivouac improvisé (et involontaire) pour étudier à loisir cet objet incongru apparu au détour du sentier. Une chose bien extraordinaire, en vérité, de forme oblongue, souple sans toutefois être molle (à l’inverse d’une vieille amie de ma mère dont je ne souhaite pas vous entretenir, son ex-mari l’ayant fait toute sa vie) présentant des sortes de nervures le long de la surface. La matière était noire, assez résistante. Avait-il été fabriqué par la main de l’homme ? Ou bien s’agissait-il d’un de ces vestiges venus du ciel, attestant sans nul doute la présence d’une intelligence supérieure scrutant l’humanité ; hypothèse qui, je le confesse, n’a pas ma préférence, tant on a des difficultés à se représenter une race d’extra-terrestres assez abrutis pour faire tout ce trajet et perdre leur temps à regarder nos occupations futiles et parfois dégoûtantes, pour un alien en tout cas. Ça ne tient pas debout.

Cependant, les programmes de télé-réalité ont rencontré un succès aussi stupéfiant qu’incompréhensible, il faut bien l’admettre. Je me souviens à ce propos d’un chaman, espagnol par sa voisine, qui arrêtait immédiatement la chasse au phoque pour regarder la « ferme aux singes ». Son cerveau s’est ensuite peu à peu transformé en brocoli à la vapeur, beaucoup trop cuit. Alors ? La planète bleue qui est plutôt en train de devenir marron, soyons franc, serait-elle la trash-tv du martien aux yeux pédonculés et aussi éteints que ceux du téléphage moyen en état de sidération devant cette machine à décérébrer ? Notre planète serait-elle le moyen le plus efficace de vendre du temps de cerveau vénusien disponible à une marque de soda galactique ?

« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie » disait Pascal. Il ne connaissait pas la télévision, évidemment. Car il y a de quoi être bien plus terrorisé à la vue d’un homme sandwich au sourire veule et racoleur instillant la peur de son prochain pendant le journal de treize heures chez la ménagère de plus de cinquante ans hypnotisée par l’écran plat. A côté de cela, une invasion d’Andromédiens venus nous dévorer vivants (avec juste un peu de moutarde) fait figure de petite blague entre copains. Il faudra un jour que je vous parle des Andromédiens.

  — Steevy !

J’avais donc trouvé la raison pour laquelle, très probablement, un objet aussi extraordinaire gisait au milieu du sentier. Il s’agissait évidemment d’une antenne souple, pour téléviseur alien, à écran sub-modulé avec un chanstiqueur d’hyperespace, un modèle haut de gamme garanti trois cycles galactiques, c’est dire !

  Steevy ! Alors ? !

« Steevy ? » Il s’agissait, je m’en souvenais maintenant, du déplorable patronyme dont m’avait affublé mon géniteur, très probablement un soir de profonde déprime, à moins qu’il ne se soit bourré la gueule en même temps que l’officier d’état-civil, coïncidence fâcheuse mais toujours possible (il faudra un jour que je vous parle de l’officier d’état-civil).

   — Steevy, bordel, tu ramènes ton cul, ouais ?

Pas de doute, l’expédition était repartie sans moi et mon père venait de s’apercevoir de mon absence. Je l’entendais parler à ma tante :

  Je sais pas ce qu’il a dans le crâne, ce con, il m’énerve, toujours perdu dans ces histoires à la noix. C’est tous ces bouquins qu’il lit, je suis sûr. Tu te rends compte qu’il a même pas voulu la télé dans sa chambre pour Noël ? Je sais pas ce qu’il a …

  Il est jeune, il n’a que sept ans.

  Il joue même pas au foot ! A son âge moi je tapais dans tous les ballons que je trouvais. Regarde, on fait une balade après le repas, normalement qu’est-ce qu’ils font tous les gosses, hein ? Ils jouent au foot ! Et ben pas lui. Je te dis qu’il est pas normal … j’espère que ça va pas devenir une tarlouze comme tous les intellos.

Je l’avais presque rejoint, avec à la main l’antenne du téléviseur alien, à écran sub-modulé avec le chanstiqueur d’hyperespace . Il se retourna vers moi et cracha :

  Et tu me jettes ce lacet que tu tripotes depuis dix minutes, c’est dégueulasse ! T’aurais mieux fait d’apporter un ballon, abruti.

Je marquai un petit temps d’arrêt, je n’avais plus tellement envie d’aller explorer la forêt d’aubergines et, finalement, je m’interroge sur la nécessité de vous parler de mon père.

 

88x311.png  Cette élucubration, chers élucubrateurs passifs, est mise à disposition par  Karmatotal sous licence Creative Commons “ByNcND”. Qu’on se le dise !



Même pas dans tes rêves.

 

Je n’avais plus que trois minutes pour attraper ma correspondance pour Palerme. Je courais presque, un peu essoufflé par le soleil brûlant, le long du quai crasseux, raviné par la chaleur. Le train était arrivé et  repartirait dans moins de deux minutes mais le flot des passagers chargés de cartons et de paquets m’engluait comme une marée d’équinoxe. Je me débattais dans cette foule compacte jacassant comme une colonie de macaques pour me frayer un passage. A cet instant, elle descendit, sublime comme une rose, grande, belle, majestueuse et rayonnante. Elle tourna son visage d’albâtre vers le mien, ses cheveux flottant dans les airs avant de cascader  jusqu’au bas de ses reins.
Puis elle me sourit et tout bascula. Je restais là, interdit et stupide, le monde tournoyait tout autour de moi, j’étais dans l’oeil du cyclone. Elle s’avançait à présent, madonne pleine de grâce, ses pieds délicats frôlaient à peine le sol, comme un ange effleure la terre. Elle continuait à me sourire dans la chaleur étouffante du midi et je la dévorais des yeux. Tout ce dont j’avais jamais rêvé se trouvait enfin là, à quelques mètres. Moi, le maladroit, le timide, le gringalet j’avais enfin touché le coeur d’une belle inconnue. Je souris à mon tour. Elle ouvrit les bras, murmura quelques mots, à deux pas de moi. Fini les rebuffades et les lapins, fini les sourires en coin devant ma mine déconfite, une ère nouvelle commençait ! J’ouvris alors tout grand les bras pour accueillir sa poitrine palpitante, mon sac s’écrasa mollement sur le goudron poisseux et le train partit dans un grand rire mécanique alors que le suivant arrivait. Aucune importance : nous nous étions trouvés. J’entendais sa voix crier mon nom dans un éclat de cristal :

- Antonio, mio Antonio.

C’était étrange car je m’appelle Michel. Elle passa devant mes bras levés comme s’ils étaient transparents. Il y avait effectivement un Antonio, posté derrière moi, qui l’enlaça d’un mouvement souple dans une étreinte hollywoodienne et j’assistai, impuissant, à un des plus beau baiser qu’il m’ait été donné de contempler. Les bras m’en tombaient. J’en profitai pour ramasser mon sac et monter dans un wagon. Je m’effondrai entre une Mamma aux aisselles odorantes et un Papé douteux doté d’une bedaine velue.

Le train roulait depuis deux heures quand elle revint. Mon ange, ma déesse, que faisait-elle dans cette voiture ? M’avait-elle finalement suivi en laissant tomber son Antonio ? En regardant mieux je compris que je faisais erreur … Chevelure d’ébène, yeux de braise, grandes, élancées, également belles mais pas identiques. Quand elle m’adressa un sourire,  je me retournai machinalement pour vérifier mes arrières, mais pas un Antonio en vue … cette fois c’était bien à moi et à moi seul qu’était destiné ce sourire complice. Je ne voyais que son visage et son bras tendu vers moi, le dossier de la banquette masquant le reste de son corps. Ses lèvres charnues semblaient m’inviter, j’avais un ticket, sûr et certain. Elle s’avança d’un pas, son tailleur et sa sacoche m’apparurent alors. Elle pencha son profil de déesse sur le mien et sussura :

- Biglietto, per favore.

Elle avait perdu son sourire. Moi aussi. Je n’étais même pas dans le bon train.

 

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La modernitude de l’escargot.

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Qui n’a jamais bavé d’envie devant l’insolente fashion attitude de l’escargot commun ? Cette façon de glisser à la surface des choses, comme un snowboarder au ralenti, n’est-ce point vraiment très fun, ma chère baronne?

Nous le pressentions durant l’interminable fin de l’année 2008. Depuis le début rapide (peut-être même surprenant) du nouvel an, nous en avons eu la confirmation sans l’ombre d’un doute : l’escargot sera l’animal de l’année 2009. Nous risquons d’assister à une déferlante médiatique dans les prochaines semaines, une sorte d’escargotique velue si ce n’est une véritable gastéropodamania. D’ailleurs, selon les économistes les plus sérieux — et on sait à quel point nous pouvons désormais nous fier à leurs prévisions — l’escargot sera le corps mou le plus tendance de la planète à partir du second semestre, à corriger selon les variations saisonnières multipliées par l’indice du Nasdaq, vous l’aviez compris.

D’aucuns, comme vous et moi, s’interrogeront sans doute : pourquoi l’escargot commun ?

Oui, pourquoi ?

 

escargot3.jpg  

 Toutes les réponses sont là    La modernitude de l'escargot. dans Nouvelle pdf modernitudedelescargot.pdf

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Qu’est-ce qu’un trou avec du vide autour ?

La réponse est simple, nous la connaissons désormais : une crise financière.

Ce trou — tout le monde le sait à présent — s’est constitué par l’effondrement naturel d’une roche particulièrement friable (roche souterraine forée par des américains d’où son nom : subprime) qui a entraîné par capillarité la totalité du système financier international et, subséquemment, des bourses de tous les pays qui en avaient (des bourses, of course).

Et, encore plus conséquemment, la mort par famine aggravée des habitants des contrées les plus pauvres. Mais on s’en fout, d’accord.

Revenons donc au sujet : qu’est-ce qu’un trou ? Un trou est une sorte de rien agglutiné en paquet. Oui, un gros paquet de rien. Un gouffre, lui, est un vide immense avec — ou non — une rivière souterraine au fond, tandis que le néant est une espèce de rien très compressé, d’une densité presque absolue qui fout les jetons.

Pourquoi, me direz-vous, du vide autour du rien ? Elémentaire mon cher Paulson ! Le cratère d’effondrement provoqué par la remontée du magma dit des “créances pourries” (magma très chaud et particulièrement visqueux à ce que j’ai cru comprendre) a été comblé par de l’argent que personne n’avait puisque c’est de l’argent de l’Etat et que l’Etat est en faillite, nous l’avons appris cet été, donc qu’il n’a plus d’argent. Vous me suivez … ?

Ce trou plein de rien a donc été rempli par du vide, CQFD. Le grand gouffre d’effondrement a par conséquent été réparti en une multitude de petit trous dans chacunes de nos petites poches, et hop, ni vu ni connu !

Des informations complémentaires ci-dessous :

Qu'est-ce qu'un trou avec du vide autour ? dans Nouvelle pdf Le trou

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Il faut se méfier des idées reçues, on ne sait jamais qui les a envoyées.

 

Les Japonais furent jadis traités de « fourmis » par une première ministre française alors très remontée contre ces infatigables stakhanovistes. Ils s’en offusquèrent, paraît-il, et demandèrent même réparation de l’outrage. Ce qui fut promptement exécuté dans le plus pur style de la langue de bois politique sur l’air de « vous m’avez mal compris naturellement« .

Pourtant nul ne s’est soucié de ce qu’en avaient pensé les fourmis. Je me suis laissé dire qu’elles s’amusèrent beaucoup de ces japoniaiseries car, une de fois de plus, ces braves hyménoptères devenaient un symbole du travail, valeur phare dans nos sociétés gangrénées par des cohortes d’hédonistes veules et mous.

Oui, ça les a bien fait marrer les fourmis. Pourquoi ?

La réponse est ici:

Il faut se méfier des idées reçues, on ne sait jamais qui les a envoyées. dans Nouvelle pdf fourmi.pdf

 

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Celcius 233

Voici une nouvelle écrite il y a trois ou quatre ans. Elle figurait, figure toujours probablement, au catalogue d’une petite maison d’édition « hybride » (comprenez majoritairement sous forme électronique mais avec une petite production de textes « papier ») qui s’appelle « Éditions de l’abat-jour » et qui édite fort logiquement une revue intitulée « L’Ampoule ». Je l’auto-édite ici même et j’en profite pour préciser que ce blog, comme je l’ai déjà dit par ailleurs, verra le taux de nouvelles et de textes de fiction augmenter et celui de « brèves » (commentaires satiriques de l’actualité) diminuer, sans pour autant atteindre le seuil du zéro. Je serai ravi que les lectrices et lecteurs parfois égarés ici puissent me donner leur avis, qu’il soit bon ou mauvais et leurs impressions de lecture. Plus il y aura d’avis et d’interaction, plus je serai motivé pour continuer à mettre à disposition des textes de fiction (majoritairement des nouvelles). 

 

Celcius 233

 

 

Ptolémée Soter, général du grand Alexandre, reçut l’Egypte en héritage à la mort de son maître, parti à la rencontre d’un destin glorieux dans un Orient rempli de secrets et de tombeaux, dont il ne revint pas. Il partagea avec son roi le fracas des batailles, l’odeur du sang frais sur les pierres brûlantes des déserts, les longues journées glaciales de l’hiver dans des montagnes barbares à la beauté étrange, mais, plus que tout, il partageait son idéal d’un monde soumis par l’acier et guidé par la science. Pour cela, il fit ériger presque trois siècles avant la naissance d’un fils de Dieu une université et une académie à peine enfantées de la plus grande bibliothèque qui fut jamais. Il baptisa ce lieu « Museion », en l’honneur des servantes d’Apollon et fit serment d’attirer les mages de Chaldée, les sagesses barbares, les philosophes de l’Orient aussi bien que les derniers disciples de Zoroastre. Il demanda qu’il fût bâti face à la mer vineuse, comme l’on dit les Grecs, tout au bout de la capitale qui portait le nom de son roi, Alexandrie.

La dynastie des Lagides, ces fils de Ptolémée, occupera un trône dont les sept cent mille rouleaux seront le corps immortel. Le premier bibliothécaire, Démétrios de Phalère et ses successeurs, les feront affluer par les océans, les fleuves et les routes, irriguant le Museion de toutes les sagesses du monde connu. Pendant huit siècles le savoir enclos dans les entrailles du Palais des Muses devint le vrai phare d’Alexandrie d’Egypte dont la lumière éclaboussait l’actuelle Ras el Tin pour guider dans la nuit tous les lettrés de l’Antiquité.

Le cercueil de cet Alexandre qu’on disait grand fut l’œil de ce cyclone, protégeant des servants affairés à jeter leurs filets sur toutes les mers connues et d’autres plus mystérieuses, car il se trouve toujours quelque secret dans l’ombre portée du savoir. Ils ramenaient à eux des bateaux chargés de trésors dont ils vidaient les entrailles fumantes pour s’emparer de leur âme comme les pêcheurs de la mer rouge vont chercher la perle noire dans le ventre des huîtres. On raconte que chaque vaisseau qui accostait au port était fouillé de la quille à la misaine par les soldats qui s’emparaient des rouleaux et les remettaient au Museion qui accouchait d’une copie promptement remise au capitaine du navire. L’original restait à Alexandrie pour les siècles des siècles. Ainsi aucun manuscrit n’était disponible en quelque lieu s’il ne l’était pas dans la grande Bibliothèque. En ces temps étranges les livres devinrent plus précieux que l’or et les hommes qui vécurent à cet endroit virent que cela était bon, alors ils nommèrent cette ère civilisation afin que chacun s’en souvînt. Mais le monde oublia.

Depuis longtemps le dernier des Lagides a pourri dans son tombeau suivant les coutumes des sédentaires qui bâtissent des cités et vont ainsi à la charogne. Humus est le premier et le dernier nom de ces hommes. Les livres, eux, sont comme les nomades qui vouent leurs défroques mortelles aux flammes du bûcher et se laissent emporter par le vent du désert. De cette combustion ne demeure qu’un petit tas de cendres grises, témoignant de la matérialité de l’œuvre. Le reste, son essence éternelle, les mots, les phrases, le contenant du monde, est parti dans le ciel, avalé par les fumées, vers l’horizon qui nous contemple. Plusieurs fois la ville brûla, jusqu’au jour où le brasier consuma son ultime secret. César alluma les premier feux, Théodose Ier entretint la flamme puis vint Amrou Ibn Al-Alsi qui, selon la légende, suivit les ordres de son maître, le calife Omar, commandeur des croyants. Après lui, il n’y eut plus rien à brûler.

Pourtant, un témoin survécut, peu visité, retiré des foules comme le fils apeuré d’un passé maudit fuyant la lumière du monde dans l’obscurité des siècles. Ce tableau qui n’était qu’une empreinte humide posée sur un enduit de plâtre mort fut, on ne sait par miracle exhumé des décombres du Museion quelques dizaines de siècles après l’holocauste final et patiemment recomposé. Le siècle d’Hugo n’y suffit pas et ce n’est qu’à l’aube d’une barbarie moderne que ce grand œuvre fut achevé. De nouveau le monde oublia. De nouveau l’humanité s’embrasa, de nouveau la grande fresque du Museion put témoigner d’un autre carnage. Comme la guerre cette fresque est éternelle, nous rappelant que l’art et la vie furent un jour arrachés au minéral et sont mus par un même désir d’y retourner. Quand la restauration, ce recouvrement du passé par une couche épaisse et grasse de présent s’acheva, la fresque cuva son déshonneur dans un grand cube de béton afin que la troupe des badauds l’admirât. Un homme parmi cette foule, à la fin l’observa.

Il vit Euclide, droites parallèles en main, le front levé vers la Lune et les planètes, guidant les marins qui naviguaient au large. Il vit Archimède, jaillissant nu de son bain, ruisselant de savoir et scintillant de bonheur, divertissant ses disciples avec des théorèmes qu’il savait faux. Il vit Hipparque, Diophante d’Alexandrie et l’autre Ptolémée qui se croyait au centre de tout. Il vit encore Aristarque qui, presque vingt siècles avant Copernic et Galilée savait déjà que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Il vit, enfin, le quatrième bibliothécaire du Museion, Aristophane de Byzance, célèbre durant son ministère pour sa prodigieuse mémoire qu’il cultivait en lisant tous les jours plusieurs rouleaux entiers de la Bibliothèque dans l’ordre de leur disposition. Sur la fresque, même défigurée, on aperçoit nettement la main gauche d’Aristophane. Elle tient quelque chose, serrée contre la toge, le dessin est estompé, le trait devient faible, le spectateur hésite en plissant les yeux. Que peut-il serrer de cette façon ?

Enfin, il devine. L’image se forme dans son cerveau bien avant que ses yeux ne la perçoivent, c’est bien cela, il tient un livre, ou plutôt un rouleau puisque le codex ne viendra que bien longtemps après. Quel peut être ce livre si important que le peintre l’a représenté dans la main du grand bibliothécaire du Palais des Muses ?

Puis il comprend et la réponse jaillit en lui avant même que son entendement ait pu la formuler. Ce livre c’est le Grand Livre, le livre des livres, celui qu’Aristophane lui-même n’a peut-être jamais terminé. Ce livre est le résumé de tous les livres que le bibliothécaire a lus dans la succession de leur classement sur les étagères du Museion. L’homme contemple un abîme qui s’ouvre sous lui, le savoir de tous les savoirs en un gouffre infini, et rentre chez lui, à pied, hagard, les yeux perdus. Quelques passantes attardées s’écartent prestement, pensant avoir affaire à un fou.

A peine refermée la porte d’entrée, il s’attable, écarte d’un revers un verre et une assiette qui l’attendaient peut-être et se fracassent sur le sol, prend du papier, un crayon et commence à tracer des lettres sur les feuilles. Il n’a jamais écrit de sa vie, n’en éprouvant ni le besoin, ni l’envie et par la grâce de cette épiphanie, gribouille, rature, récrit, gomme, trace, barre, jette et déchire. Il cherche une phrase, deux peut-être, ne trouve que sa boue, peste et continue, encore, encore. Enfin, l’aube épuisée le trouve couché sur sa table, le crayon incrusté dans la joue, entouré d’un épais nuage de feuilles froissées.

Il gisait, tranquille, apaisé, nul n’aurait pu dire s’il vivait encore ou s’il mourait déjà. En s’approchant de la table, on aurait pu voir une feuille, une seule, blanche et lisse, sur laquelle sa main fatiguée avait tracé ces mots victorieux : « L’expérience et la vie peuvent se consumer comme toute chose et, à la fin, devenir un petit amas de poussière fine que l’on tamise encore pour la rendre plus légère que l’air frais du matin. Alors, il suffit d’ouvrir sa fenêtre, de déployer ses doigts serrés et de souffler doucement au creux de la paume pour faire s’envoler ces infimes débris afin qu’ils touchent le cœur d’un autre humain en quelque temps, en quelque endroit. On appelle cette cendre légère : littérature. Elle constitue la matière de grands livres et de moins grands. C’est la chair de ce monde.»

La plus petite nouvelle fantastique de l’univers.

Après avoir regardé la soirée de la présidentielle en bouffant des chips, Dieu avait enfin compris qu’il avait merdé et que sa Création avait pourri jusqu’au trognon. Tout l’Univers et même ses alentours étaient en coma dépassé. Il opta pour un dépôt de bilan franc et massif et mit le cosmos en mode Armaggedon. En quelques secondes, tout fut détruit, il ne resta rien, absolument rien, à part Lui.

Dieu demeurait seul. Tout seul. Infiniment seul. Bref, il se faisait immensément chier. Il réfléchit à la possibilité de se mettre également en mode Armaggedon. Là, il ne subsisterait vraiment plus rien. Il enclencha le processus puis assista à sa dissolution dans un état semi-dépressif. La plus grande partie de Lui-Même avait déjà disparu, il ne restait plus que quelques secondes avant la fin de tout.

 

C’est à cet instant qu’il reçut un sms.

La forêt d’aubergines.

 

L’objet gisait au milieu du sentier, parfaitement insolite dans ce cadre bucolique. Nous nous arrêtâmes d’un seul et même mouvement, pour adopter la position de la tortue du Puy-en-Velay (qui ne diffère du requin cantalien que par les incisives latérales, bleues pâles au lieu du bel orange que leur donne la gentiane des monts de l’Atlas). Ma tante — il faudra un jour que je vous parle de ma tante — fit mine d’ignorer l’objet, comme s’il n’existait qu’à la vague périphérie de son champ de conscience. Il faut dire que ma tante ignorait beaucoup de choses à cette époque, à commencer par mon oncle. J’étais peut-être le seul de la mission à observer opiniâtrement cette chose abandonnée là, et probablement exposée à l’abjection d’un vol, essayant de toutes mes forces d’en percer les mystères. Taille, forme, masse atomique, nombre de moles, numéro de téléphone… rien jamais ne m’échappait excepté un petit reflux gastrique de temps en temps, après un haricot de mouton.

Je m’en souviens maintenant, nous étions partis dès l’aube, un mardi soir, à 15h32 précisément, et il faisait déjà chaud pour un dimanche. L’expédition était menée tambour battant par ce géant impassible qui dégageait l’horizon d’un simple éternuement : mon père (il faudra un jour que je vous parle de mon père). Nous allions … nous allions … à la rencontre de la forêt d’aubergines, une forêt mythique et primordiale, cachée aux yeux des hommes, dont l’emplacement secret ne se trouvait que dans le journal local, entre l’horoscope et la rubrique nécrologique, les jours pairs uniquement ce qui permettait d’éviter les impairs, car je préférais les gabardines à l’époque. J’avais moi-même relevé scrupuleusement les coordonnées et les avais inscrites dans l’agenda de l’année 1975 qui me suivait dans tous mes déplacements. Au même moment un très vieil ami de mon père le décida à reprendre du service en le convainquant de nous rejoindre dans cette aventure. Sans son pote âgé, jamais nous n’aurions pu voir autant d’aubergines. Je levai les yeux un instant pour interroger l’azur mais le ciel était entièrement jaune, décidément c’était le jour des surprises ! Cet objet insolite, inouï, incroyable, au détour de la piste et maintenant, un ciel entièrement … en fait c’était ma capuche qui était trop grande et qui me tombait sur les yeux. Le ciel, lui, était bleu, comme d’habitude sous nos latitudes quelque part entre le tropique du scarabée à poil dur et le 22 à Asnières.

Mon père et son vieil ami (il faudra un jour que je vous en parle, c’est un type extraordinaire : champion des Carpathes de ping-pong en porte-jarretelles, dresseur émérite de lombrics dépressifs, spécialiste reconnu de l’interprétation de la neuvième symphonie de Beethoven sur bidon d’huile de cinquante litres et j’en passe, il fait aussi très bien le cake aux noix) décidèrent d’une pause que tous les participants approuvèrent sans condition. J’en pris un peu ombrage car j’étais quand même censé être le chef de cette expédition. N’ayant pas de frein sous la main, je n’avais rien à ronger, je décidai donc de passer l’éponge. A cette époque j’avais toujours une éponge de terre qui me suivait partout. L’éponge terrestre est un crustacé à plumes ovales dont la carapace est presque entièrement constituée d’oignons frits — parfois d’échalotes carnivores, surtout dans les pays de corne d’Afrique — très affectueux, notamment les jeunes mâles avant les grandes migrations. Elle se contente de peu, un coin d’évier ou un rebord de lavabo mais se reproduit difficilement en captivité. Le cri de l’éponge terrestre est absolument fascinant, il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie, c’est d’une beauté ! Ça commence par une sorte de chuintement, vous voyez, un peu comme un grand « schluuurp » très baveux, ça continue avec une compression molle, façon « schplouifch » et ça finit par une espèce d’expectoration caverneuse « bleuhark-splotch ». J’ai appris le langage de l’éponge de terre quand j’étais en mission au milieu de l’Atlantique nord, je traquais alors un centre équestre clandestin qui employait des éléphants de mer au noir. Les propriétaires étaient des requins mais je m’égare, ce n’est pas le sujet, restons concentré. J’avais donc décidé de passer l’éponge pour cette fois mais je ne savais pas à qui. Je l’ai donc fait passer de ma poche droite à ma poche gauche, mais quand même, c’était juste pour cette fois ! En puis à ce train-là,il nous faudrait des années pour atteindre la forêt d’aubergines.

Néanmoins je décidai de tirer parti de ce bivouac improvisé (et involontaire) pour étudier à loisir cet objet incongru apparu au détour du sentier. Une chose bien extraordinaire, en vérité, de forme oblongue, souple sans toutefois être molle (à l’inverse d’une vieille amie de ma mère dont je ne souhaite pas vous entretenir, son ex-mari l’ayant fait toute sa vie) présentant des sortes de nervures le long de la surface. La matière était noire, assez résistante. Avait-il été fabriqué par la main de l’homme ? Ou bien s’agissait-il d’un de ces vestiges venus du ciel, attestant sans nul doute la présence d’une intelligence supérieure scrutant l’humanité ; hypothèse qui, je le confesse, n’a pas ma préférence, tant on a des difficultés à se représenter une race d’extra-terrestres assez abrutis pour faire tout ce trajet et perdre leur temps à regarder nos occupations futiles et parfois dégoûtantes, pour un alien en tout cas. Ça ne tient pas debout.

Cependant, les programmes de télé-réalité ont rencontré un succès aussi stupéfiant qu’incompréhensible, il faut bien l’admettre. Je me souviens à ce propos d’un chaman, espagnol par sa voisine, qui arrêtait immédiatement la chasse au phoque pour regarder la « ferme aux singes ». Son cerveau s’est ensuite peu à peu transformé en brocoli à la vapeur, beaucoup trop cuit. Alors ? La planète bleue qui est plutôt en train de devenir marron, soyons franc, serait-elle la trash-tv du martien aux yeux pédonculés et aussi éteints que ceux du téléphage moyen en état de sidération devant cette machine à décérébrer ? Notre planète serait-elle le moyen le plus efficace de vendre du temps de cerveau vénusien disponible à une marque de soda galactique ?

« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie » disait Pascal. Il ne connaissait pas la télévision, évidemment. Car il y a de quoi être bien plus terrorisé à la vue d’un homme sandwich au sourire veule et racoleur instillant la peur de son prochain pendant le journal de treize heures chez la ménagère de plus de cinquante ans hypnotisée par l’écran plat. A côté de cela, une invasion d’Andromédiens venus nous dévorer vivants (avec juste un peu de moutarde) fait figure de petite blague entre copains. Il faudra un jour que je vous parle des Andromédiens.

  — Steevy !

J’avais donc trouvé la raison pour laquelle, très probablement, un objet aussi extraordinaire gisait au milieu du sentier. Il s’agissait évidemment d’une antenne souple, pour téléviseur alien, à écran sub-modulé avec un chanstiqueur d’hyperespace, un modèle haut de gamme garanti trois cycles galactiques, c’est dire !

  Steevy ! Alors ? !

« Steevy ? » Il s’agissait, je m’en souvenais maintenant, du déplorable patronyme dont m’avait affublé mon géniteur, très probablement un soir de profonde déprime, à moins qu’il ne se soit bourré la gueule en même temps que l’officier d’état-civil, coïncidence fâcheuse mais toujours possible (il faudra un jour que je vous parle de l’officier d’état-civil).

   — Steevy, bordel, tu ramènes ton cul, ouais ?

Pas de doute, l’expédition était repartie sans moi et mon père venait de s’apercevoir de mon absence. Je l’entendais parler à ma tante :

  Je sais pas ce qu’il a dans le crâne, ce con, il m’énerve, toujours perdu dans ces histoires à la noix. C’est tous ces bouquins qu’il lit, je suis sûr. Tu te rends compte qu’il a même pas voulu la télé dans sa chambre pour Noël ? Je sais pas ce qu’il a …

  Il est jeune, il n’a que sept ans.

  Il joue même pas au foot ! A son âge moi je tapais dans tous les ballons que je trouvais. Regarde, on fait une balade après le repas, normalement qu’est-ce qu’ils font tous les gosses, hein ? Ils jouent au foot ! Et ben pas lui. Je te dis qu’il est pas normal … j’espère que ça va pas devenir une tarlouze comme tous les intellos.

Je l’avais presque rejoint, avec à la main l’antenne du téléviseur alien, à écran sub-modulé avec le chanstiqueur d’hyperespace . Il se retourna vers moi et cracha :

  Et tu me jettes ce lacet que tu tripotes depuis dix minutes, c’est dégueulasse ! T’aurais mieux fait d’apporter un ballon, abruti.

Je marquai un petit temps d’arrêt, je n’avais plus tellement envie d’aller explorer la forêt d’aubergines et, finalement, je m’interroge sur la nécessité de vous parler de mon père.

 

88x311.png  Cette élucubration, chers élucubrateurs passifs, est mise à disposition par  Karmatotal sous licence Creative Commons “ByNcND”. Qu’on se le dise !

Même pas dans tes rêves.

 

Je n’avais plus que trois minutes pour attraper ma correspondance pour Palerme. Je courais presque, un peu essoufflé par le soleil brûlant, le long du quai crasseux, raviné par la chaleur. Le train était arrivé et  repartirait dans moins de deux minutes mais le flot des passagers chargés de cartons et de paquets m’engluait comme une marée d’équinoxe. Je me débattais dans cette foule compacte jacassant comme une colonie de macaques pour me frayer un passage. A cet instant, elle descendit, sublime comme une rose, grande, belle, majestueuse et rayonnante. Elle tourna son visage d’albâtre vers le mien, ses cheveux flottant dans les airs avant de cascader  jusqu’au bas de ses reins.
Puis elle me sourit et tout bascula. Je restais là, interdit et stupide, le monde tournoyait tout autour de moi, j’étais dans l’oeil du cyclone. Elle s’avançait à présent, madonne pleine de grâce, ses pieds délicats frôlaient à peine le sol, comme un ange effleure la terre. Elle continuait à me sourire dans la chaleur étouffante du midi et je la dévorais des yeux. Tout ce dont j’avais jamais rêvé se trouvait enfin là, à quelques mètres. Moi, le maladroit, le timide, le gringalet j’avais enfin touché le coeur d’une belle inconnue. Je souris à mon tour. Elle ouvrit les bras, murmura quelques mots, à deux pas de moi. Fini les rebuffades et les lapins, fini les sourires en coin devant ma mine déconfite, une ère nouvelle commençait ! J’ouvris alors tout grand les bras pour accueillir sa poitrine palpitante, mon sac s’écrasa mollement sur le goudron poisseux et le train partit dans un grand rire mécanique alors que le suivant arrivait. Aucune importance : nous nous étions trouvés. J’entendais sa voix crier mon nom dans un éclat de cristal :

- Antonio, mio Antonio.

C’était étrange car je m’appelle Michel. Elle passa devant mes bras levés comme s’ils étaient transparents. Il y avait effectivement un Antonio, posté derrière moi, qui l’enlaça d’un mouvement souple dans une étreinte hollywoodienne et j’assistai, impuissant, à un des plus beau baiser qu’il m’ait été donné de contempler. Les bras m’en tombaient. J’en profitai pour ramasser mon sac et monter dans un wagon. Je m’effondrai entre une Mamma aux aisselles odorantes et un Papé douteux doté d’une bedaine velue.

Le train roulait depuis deux heures quand elle revint. Mon ange, ma déesse, que faisait-elle dans cette voiture ? M’avait-elle finalement suivi en laissant tomber son Antonio ? En regardant mieux je compris que je faisais erreur … Chevelure d’ébène, yeux de braise, grandes, élancées, également belles mais pas identiques. Quand elle m’adressa un sourire,  je me retournai machinalement pour vérifier mes arrières, mais pas un Antonio en vue … cette fois c’était bien à moi et à moi seul qu’était destiné ce sourire complice. Je ne voyais que son visage et son bras tendu vers moi, le dossier de la banquette masquant le reste de son corps. Ses lèvres charnues semblaient m’inviter, j’avais un ticket, sûr et certain. Elle s’avança d’un pas, son tailleur et sa sacoche m’apparurent alors. Elle pencha son profil de déesse sur le mien et sussura :

- Biglietto, per favore.

Elle avait perdu son sourire. Moi aussi. Je n’étais même pas dans le bon train.

 

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La modernitude de l’escargot.

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Qui n’a jamais bavé d’envie devant l’insolente fashion attitude de l’escargot commun ? Cette façon de glisser à la surface des choses, comme un snowboarder au ralenti, n’est-ce point vraiment très fun, ma chère baronne?

Nous le pressentions durant l’interminable fin de l’année 2008. Depuis le début rapide (peut-être même surprenant) du nouvel an, nous en avons eu la confirmation sans l’ombre d’un doute : l’escargot sera l’animal de l’année 2009. Nous risquons d’assister à une déferlante médiatique dans les prochaines semaines, une sorte d’escargotique velue si ce n’est une véritable gastéropodamania. D’ailleurs, selon les économistes les plus sérieux — et on sait à quel point nous pouvons désormais nous fier à leurs prévisions — l’escargot sera le corps mou le plus tendance de la planète à partir du second semestre, à corriger selon les variations saisonnières multipliées par l’indice du Nasdaq, vous l’aviez compris.

D’aucuns, comme vous et moi, s’interrogeront sans doute : pourquoi l’escargot commun ?

Oui, pourquoi ?

 

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 Toutes les réponses sont là    La modernitude de l'escargot. dans Nouvelle pdf modernitudedelescargot.pdf

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Qu’est-ce qu’un trou avec du vide autour ?

La réponse est simple, nous la connaissons désormais : une crise financière.

Ce trou — tout le monde le sait à présent — s’est constitué par l’effondrement naturel d’une roche particulièrement friable (roche souterraine forée par des américains d’où son nom : subprime) qui a entraîné par capillarité la totalité du système financier international et, subséquemment, des bourses de tous les pays qui en avaient (des bourses, of course).

Et, encore plus conséquemment, la mort par famine aggravée des habitants des contrées les plus pauvres. Mais on s’en fout, d’accord.

Revenons donc au sujet : qu’est-ce qu’un trou ? Un trou est une sorte de rien agglutiné en paquet. Oui, un gros paquet de rien. Un gouffre, lui, est un vide immense avec — ou non — une rivière souterraine au fond, tandis que le néant est une espèce de rien très compressé, d’une densité presque absolue qui fout les jetons.

Pourquoi, me direz-vous, du vide autour du rien ? Elémentaire mon cher Paulson ! Le cratère d’effondrement provoqué par la remontée du magma dit des “créances pourries” (magma très chaud et particulièrement visqueux à ce que j’ai cru comprendre) a été comblé par de l’argent que personne n’avait puisque c’est de l’argent de l’Etat et que l’Etat est en faillite, nous l’avons appris cet été, donc qu’il n’a plus d’argent. Vous me suivez … ?

Ce trou plein de rien a donc été rempli par du vide, CQFD. Le grand gouffre d’effondrement a par conséquent été réparti en une multitude de petit trous dans chacunes de nos petites poches, et hop, ni vu ni connu !

Des informations complémentaires ci-dessous :

Qu'est-ce qu'un trou avec du vide autour ? dans Nouvelle pdf Le trou

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Il faut se méfier des idées reçues, on ne sait jamais qui les a envoyées.

 

Les Japonais furent jadis traités de « fourmis » par une première ministre française alors très remontée contre ces infatigables stakhanovistes. Ils s’en offusquèrent, paraît-il, et demandèrent même réparation de l’outrage. Ce qui fut promptement exécuté dans le plus pur style de la langue de bois politique sur l’air de « vous m’avez mal compris naturellement« .

Pourtant nul ne s’est soucié de ce qu’en avaient pensé les fourmis. Je me suis laissé dire qu’elles s’amusèrent beaucoup de ces japoniaiseries car, une de fois de plus, ces braves hyménoptères devenaient un symbole du travail, valeur phare dans nos sociétés gangrénées par des cohortes d’hédonistes veules et mous.

Oui, ça les a bien fait marrer les fourmis. Pourquoi ?

La réponse est ici:

Il faut se méfier des idées reçues, on ne sait jamais qui les a envoyées. dans Nouvelle pdf fourmi.pdf

 

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