Feuilletons

(épisode 1)

M.I.G.A.L

 

 

 

Le cabinet était blanc mais étrangement chaleureux. Nul n’aurait pu dire pourquoi ni à quoi cela tenait mais on s’y sentait plutôt bien, pour un cabinet médical. Le médecin qui leur faisait face était un vrai professionnel de l’empathie. Suffisamment pour qu’on lui fasse confiance. Il examinait pour la huitième fois au moins une liasse d’analyses biologiques ainsi que plusieurs rapports qu’il devait sans doute connaître par cœur depuis le temps qu’il les relisait. Il ôta ses lunettes d’un geste fatigué mais précis et s’adressa au couple qui lui faisait face. Une partie de son cerveau se mettait en route inconsciemment comme chaque fois qu’il observait des patients dans son cabinet. L’homme approchait de la cinquantaine, surcharge pondérale moyenne, quelques traces de couperose qui trahissait un penchant coupable pour l’alcool dans des proportions sans doute encore admissibles cependant il pouvait voir les artères en train de se boucher peu à peu comme s’il était à l’intérieur de ce corps déjà usé. Un teint un peu hépatique, des reins fatigués, encore 10 à 15 ans à ce régime et c’était l’AVC quasiment assuré. Dix ans, à cet âge, cela passe vite. Mais c’était son épouse qui posait le problème le plus urgent. Des symptômes étranges : durcissement de certaines parties cutanées, gonflement anormal de l’abdomen, bien sûr l’âge était là mais la ménopause ne pouvait pas tout expliquer, sans parler des troubles psychologiques. La multiplication des cellules abdominales ne présentait pourtant aucun caractère cancéreux à ce stade. Non, ce n’était pas le crabe qui la dévorait de l’intérieur. Il la regarda en souriant mais ne put s’empêcher de faire la moue. Avant même qu’il se fût repris il savait qu’elle l’avait vu. — Madame Enzo, je dois vous dire en toute honnêteté que pour l’instant nous sommes dans le noir. Il sourit à nouveau. Cela dit, il y a une bonne nouvelle : nous sommes certains qu’il n’y a pas de tumeur maligne. Il vit le couple se détendre imperceptiblement. De cela, je le répète vous pouvez être assurée sans crainte. — Mais alors, pour mes … symptômes ? demanda-t-elle. Il inspira profondément, faisant mine de se replonger une onzième fois dans sa liasse de résultats d’analyses. — Je dois vous avouer que, pour l’instant, et je dis bien pour l’instant seulement car nous allons trouver, évidemment, et bien, la modification de votre métabolisme ne se rapporte à aucun syndrome connu. Mais, je vous l’ai dit chaque personne réagit différemment car nous sommes tous uniques n’est-ce pas, ajouta-t-il en continuant à sourire.

* * *

Il regardait le mari à présent qui opinait du chef, l’air manifestement rasséréné. Cela étant, l’époux avait une excellente raison pour cela : ce n’était pas lui qui éprouvait ces troubles ce qui lui permettait de jouir d’une certain recul. Il se tourna vers sa femme. — Tu vois, je te l’avais dit, ce n’est peut-être pas si grave qu’on l’avait cru. La femme lui adressa un sourire pâle, il bredouilla un début de phrase puis se tut. Le médecin voulut exploiter ce trou dans l’échange mais la femme fut plus rapide. — Docteur, dites-moi la vérité, même si vous ne savez pas ce que j’ai exactement vous devez savoir si c’est grave ou pas, non ? Le médecin fit un petit signe de tête l’engageant à poursuivre. — Alors, reprit-elle, vous devez me dire la vérité. Est-ce que … elle s’étrangla dans un sanglot réprimé. Son mari lui prit le bras. — Chérie, allons. Elle se dégagea d’un mouvement sec et regarda le médecin dans les yeux. — Est-ce que … je vais … mourir bientôt, acheva-t-elle dans un souffle. Vous comprenez, il faut que je sache, pour les papiers et tout ça. Son mari était tassé au fond de son siège, complètement effondré. Le médecin admirait la dignité de cette femme comme de toutes les femmes en général car il savait bien que si la situation avait été inversée, le mari se serait mis à gémir, à pleurer comme un enfant et jamais il n’aurait pu affronter l’idée même de la mort aussi courageusement. Il regarda sa patiente en fronçant les sourcils. — Madame Enzo, je suis médecin et à ce titre je côtoie hélas la mort tous les jours. Le pronostic que je peux faire en l’état de mes connaissances peut paraître réservé mais il vaut mieux rester prudent. Si j’avais la certitude que vos jours étaient en danger, aussi pénible que ce type d’aveu puisse être, je vous le dirais. Je vous le dirais parce c’est mon métier et mon devoir. Or, si je ne vous l’ai pas dit c’est parce je ne suis sûr de rien et j’ajouterais même que je ne le pense pas. Bien entendu je ne prétends pas détenir la vérité et rien ne vous empêche de consulter un collègue. Pour ma part, je vous conseille de suivre la prescription que je vous ai donnée et d’augmenter éventuellement les doses dans les proportions indiquées si vous en ressentez le besoin. Il continua à soutenir calmement son regard.

* * *

C’est le mari qui interrompit l’échange en se relevant de son fauteuil. — Merci docteur, nous avons totalement confiance en vous. Le médecin les regarda partir dans le couloir en se frottant le menton puis il sortit une chemise cartonnée sur laquelle était inscrit les lettres « M.I.G.A.L » et griffonna quelques mots sur un bout de papier. Il fit un mouvement vers son téléphone puis se ravisa. Il jeta un dernier coup d’œil au dossier et le rangea dans un tiroir qu’il ferma à clé.   Lors du trajet retour, ils échangèrent très peu de paroles. L’homme conduisait avec une lenteur extrême. Sa femme, un peu agacée lui dit : — Tu peux rouler un peu plus vite s’il te plaît ? Je suis fatiguée, je voudrais rentrer rapidement. — Je fais attention, c’est tout. J’ai lu qu’il avait eu huit accidents mortels en moins de quinze jours sur cette portion de route. Le dernier s’est produit hier soir, c’est dans le journal. —  Tu es sûr ? Ici ? — Oui, c’était dans le journal. Je dis huit, mais peut-être qu’il y en a eu plus que ça. — C’est la loi des séries. — Bah ! il suffit de faire attention. Mais les jeunes, qu’est-ce que tu veux, ils ne savent plus conduire. Ils roulent tous comme des dingues. Ils furent bientôt dans leur petit pavillon de banlieue. Ils y vivaient seuls depuis de très longues années. La femme tomba dans le canapé défraîchi d’un mouvement lourd, son mari lui servit mécaniquement un verre pendant qu’il en vidait un et le lui tendit. Elle le laissa sur la table du salon sans y toucher. Elle essayait de faire correspondre les noms des médicaments qu’elle lisait sur les boîtes et les hiéroglyphes que le médecin avait tracés sur la prescription. Après une douzaine de minutes d’efforts elle capitula en jetant l’ordonnance d’un air dégoûté.

 * * *

— Comprends rien. Pourquoi ils écrivent aussi mal ?

Le mari vidait son deuxième verre et répondit de la cuisine :

— Tu sais ce n’est probablement pas aussi grave qu’on le croit.

La femme se pressa les tempes sans rien répondre. Il continua.

— Moi je pense comme le médecin. C’est la ménopause qui te fait ça peut-être en plus une infection virale qu’ils n’ont pas encore pu déceler. Les virus, des fois, c’est tordu.

Elle voulut lui répondre qu’avec toutes les analyses auxquelles elle s’était soumise aucun virus n’aurait pu passer inaperçu puis elle renonça. Son mari l’agaçait avec son optimisme forcené. Elle se consola en se disant qu’il faisait peut-être ça pour elle, pour qu’elle ne se laisse pas couler à pic.

* * *

Il sortit de la cuisine avec deux boîtes en plastique fumantes qui sortaient du micro-ondes qu’il posa sur la table du salon. — Gratin de soja sauce aux poireaux et garni au crabe. Je sais que tu adores ça. Il retourna chercher les verres, le pichet d’eau et une demi-bouteille de vin. La femme contemplait le récipient en plastique avec un enthousiasme mitigé. — Tu n’en veux pas ? Tu n’aimes plus ça ? — J’ai pas faim. — Mange un peu, force-toi. Il l’a dit le médecin qu’il fallait bien s’alimenter. Boit un petit verre de vin, ça va t’ouvrir l’appétit. En plus, il n’en restait que quatre de ces plats, ils n’en n’avaient plus nulle part. C’est tellement bon que tout le monde s’est rué dessus. Ils sont en rupture de stock, ils m’ont dit. Alors, faut en profiter. — Ça sent pas comme d’habitude on dirait. Le mari prit ses lunettes et alla chercher l’emballage dans la cuisine : — « Un plat aux saveurs délicates qui ravira petits et grands par l’alliance du soja délicieusement gratiné et du crabe mijoté dans son jus enrobé de poireaux finement ciselés »… La date est bonne, c’est pas périmé. — Ça rien à voir, le coupa-t-elle sèchement. Je trouvais un goût bizarre, c’est tout. Elle avala une grosse bouchée et mâcha pensivement. Un peu de nourriture ressortit par les commissures des lèvres et souilla légèrement son menton. Elle ne parut pas s’en apercevoir. Son mari regarda cette écume blanchâtre s’agripper au coin de la bouche et eut l’appétit coupé. Il essaya de penser à la mer, aux vagues, qui laissent un dépôt de sel sur les rochers en se retirant mais rien n’y fit, il ne toucha plus à son assiette et répartit son contenu sur toute la surface comme font les enfants pour tromper le regard des parents. — Finalement, c’est bon, reprit-elle. — Tu vois. Ce sont ces médicaments qui doivent te donner un mauvais goût dans la bouche. — Probable. Allume la télé, il doit y avoir les informations. Une fanfare de supermarché envahit brutalement dans le salon. C’était la pub, c’est-à-dire l’essentiel de la programmation. — Tu veux un dessert ? Crème de soja glacée aux marrons… celle que tu aimes. La femme sourit à son mari.

* * *

C’était désormais un affreux rictus qui lui déformait tout la mâchoire.

— D’accord, mais tu m’aideras à la finir.

Le repas terminé, elle replia ses grandes jambes maigres sous son corps dilaté et laissa pendre ses bras décharnés. Il l’observa de la cuisine en réprimant un frisson. Il est vrai qu’elle avait beaucoup changé, il avait même l’impression que ses membres s’allongeaient tant ils étaient amaigris. et ce ventre qui ne cessait de prendre du volume … Bien sûr les femmes qui abordaient la cinquantaine prenaient du ventre, mais à ce point ! Et aussi vite ! sans compter qu’elle mangeait peu, et toujours équilibré, il y veillait. Toujours des plats préparés à base de légumes et de poisson. Donc ce n’était pas l’alimentation, alors quoi ? Il regarda bouger ses petits yeux en tête d’épingle concentrés sur le poste de télévision. Il se demanda ce qui pouvait bien la fasciner à ce point là et s’aperçut qu’elle ne regardait plus l’émission mais était absorbée par une mouche qui marchait de long en large sur l’écran. Il secoua la tête en souriant et déplia

* * *

 

Deux jours plus tard, le mari téléphona au médecin. Sa femme était toujours dans la chambre.

— Monsieur Enzo. Que vous arrive-t-il ?

— Je voudrais reprendre un rendez-vous si ça ne vous dérange pas.

— Déjà ? Il y a du nouveau ?

L’homme jetait des coups d’œil inquiets en direction de l’escalier. Chaque craquement le faisait sursauter, il tentait de garder son calme.

— Oui, enfin je crois.

— Dites-moi.

Il sursauta à nouveau en entendant un bruit sourd et faillit raccrocher puis, ne voyant rien arriver, reprit le combiné à l’oreille.

— Monsieur Enzo ? reprit le docteur. Vous êtes toujours en ligne ?

— Oui, oui. Je préférerais en parler au cabinet, vous comprenez, ce serez plus, euh, …

— Vous semblez très nerveux M. Enzo ; il vaudrait mieux me donner quelques précisions avant … Vous ne pouvez pas parler librement, peut-être ?

Enzo prit le combiné dans les deux mains en baissant d’un ton.

— Si, enfin pour le moment, oui. Ma femme m’inquiète. Son … comportement a terriblement … changé. La nuit elle ne dort quasiment plus, elle fait des va et vient quasiment continuels dans toute la maison, elle passe ses journées dans le grenier ou dans la cave alors qu’elle ne voulait jamais y mettre les pieds avant.

— Je vois. A-t-elle bien pris son traitement au moins ?

— Oui, je m’en occupe, docteur, mais …

— Mais ?

— Et bien elle ne mange quasiment plus et pourtant vous verrez, son ventre a encore grossi. C’est comme si toute la chair de ses membres refluait dans son abdomen. Elle peut à peine s’habiller.

— Je comprends votre inquiétude. Elle est en crise aiguë. Cela va passer mais pas immédiatement. Je vais la voir dans mon cabinet, disons, demain matin, ça vous va ?

Il entendit un soupir à l’autre bout du fil.

— Aujourd’hui ce n’est vraiment pas possible ?

— Malheureusement non. Je suis archi-complet. Pour cette nuit, doublez la dose de somnifères sans rien lui dire, ça la calmera.

— Doubler ? Il n’y a pas de risques de …

— Non non, aucun. Vous pouvez y aller. Au revoir M. Enzo, à demain.

Il entendit le petit clic en même temps que le gémissement de la première marche de l’escalier. Il raccrocha précipitamment et se retourna d’un bloc. Le croassement le prit de vitesse :

— Tu téléphonais à qui ?

— En fait on avait reçu un message du docteur. Il voudrait te revoir, peut-être un nouveau médicament.

Sa femme descendait l’escalier en s’agrippant aux nez de marches à l’aide de ses deux jambes grêles pendant que ses bras effleuraient en rythme la main courante et le mur opposé, tout ceci composait un étonnant ballet d’une grâce étrange malgré l’horreur de cet abdomen dilaté qui pendait depuis ses hanches et ballottait entre ses cuisses décharnées.

— Je n’ai besoin d’aucun autre médicament, cracha-t-elle.

Ce n’était plus des mots mais du venin. Il eut un petit geste de recul

— M … mais c’est le docteur … qui …

— Ça m’est égal, siffla-t-elle. J’en ai assez de me faire mener par le bout du nez. Ça suffit !

— D’accord, d’accord, inutile de t’énerver, on verra ça demain.

— C’est tout vu !Ça suffit, je t’ai dit.

Elle était presque sur lui, la mâchoire ouverte et le fixait de ses petits yeux noirs et brillants comme des têtes d’épingle. Il se dégagea imperceptiblement. Au fil des jours elle devenait de plus en plus acariâtre, sombrant pour un rien dans des colères incontrôlables. Cette agressivité soudaine le mettait mal à l’aise, il ne savait pas de quelle manière il devait y répondre. La plupart du temps il abdiquait.

— Calme-toi, je vais prendre l’air.

— A cette heure-ci ?

Il vit un peu d’écume au coin de ses lèvres ainsi qu’une flamme étrange qui dansait au fond de son iris tandis qu’il se dirigeait vers la porte. D’ici une vingtaine de minutes elle serait calmée, presque amorphe, il le savait par expérience. Il fallait absolument l’amener chez le médecin le lendemain.

* * *

L’attente fut courte et le médecin les accueillit avec un sourire chaleureux mais M. Enzo n’avait pas oublié les narines pincées de dégoût de la secrétaire alors que son regard se posait sur son épouse.

L’auscultation fut en tout point semblable à la précédente. La femme siffla à deux trois ou trois reprises quand le docteur lui palpa l’abdomen dilaté qui s’était recouvert d’un fin duvet. Il n’insista pas et ne sembla pas remarquer non plus — c’est du moins l’impression que son attitude dégageait — l’allongement démesuré de ses membres, ni la forme étrange que prenaient certaines articulations, comme si elles étaient en train de se retourner de l’intérieur.

Toute la graisse et une bonne partie de la chair paraissaient avoir reflué en direction du ventre et ne demeuraient plus à la périphérie de ce gastre monstrueux que la peau racornie tendue sur de l’os et quel grosses veines saillantes. On pouvait même observer les ligaments, tendus comme des câbles, manœuvrer les articulations comme les poulies d’une coulisse de théâtre.

Conséquence de cette monstrueuse métamorphose, ou simple manifestation secondaire, sa mâchoire inférieure semblait affligée d’un spasme convulsif produisant un claquement mandibulaire continuel et insupportable.

* * *

Elle ne paraissait pas s’en rendre compte. De temps à autre elle y ajoutait un léger mouvement latéral qui faisait crisser ses molaires comme des ongles longs sur un tableau de craie. Un peu d’écume blanchâtre se répandait alors sur son menton puis glissait le long de son cou. Le médecin ne paraissait pas du tout affecté par symptôme. Trouvait-il effectivement cela normal — était-ce normal ? — ou feignait-il l’indifférence ? M. Enzo finit par répondre à la question avec bon sens : ce médecin possédait une grande expérience, c’était même pour cela qu’ils l’avaient choisi, il avait donc, sans doute, vu d’autres cas similaires, peut-être même un grand nombre. Cela faisait partie de sa routine de travail voilà tout. Ce qui arrivait à sa femme était certes spectaculaire mais probablement pas exceptionnel pour un médecin. C’est ainsi que l’on pouvait expliquer rationnellement l’attitude du médecin, voilà tout. Il avait décidé de lui faire confiance, c’était mieux comme cela, il fallait bien avoir quelqu’un à qui on pouvait faire confiance dans la vie. Plus le docteur palpait, scrutait, écoutait et plus il était persuadé qu’il devait absolument accorder sa foi à ce praticien. La visite touchait d’ailleurs à sa fin, le médecin était déjà derrière son écran, sa femme se rhabillait avec des gestes désordonnés et mécaniques, l’air absent. Enzo vit un dossier sur la table dont il put lire l’intitulé, à l’envers : « M.I.G.A.L ». Il se demandait si cela avait un rapport avec la maladie de sa femme.. Le médecin s’en aperçut et d’un geste faussement naturel fit glisser une feuille de soin vierge sur la page de garde. Enzo sursauta comme un enfant pris en faute et, malgré sa ferveur fraîchement acquise, scruta le visage du docteur avec anxiété tandis qu’il continuait à taper sur son clavier. Le bruit des touches faisait écho aux claquements de mâchoire et composaient ensemble une étrange mélopée. On entendait au-dehors le tumulte d’une compagnie de corbeaux qui avait élu domicile en face du cabinet médical et dont les cris aigres et lugubres semblaient mystérieusement se synchroniser au point de ne plus faire qu’un seul et gigantesque croassement montant vers le ciel. Ils sortirent le dos voûté et la tête basse, mais quand le médecin lui tapa sur l’épaule avec une familiarité encourageante et lui donnant la nouvelle ordonnance, Enzo parvint à lui sourire. Assis au volant, il laissait tourner la voiture en regardant sa femme. Elle paraissait hypnotisée par quelque chose qu’il ne pouvait voir d’où il était. Il eut un geste agacé, quoi que ce fût, c’était forcément sans importance et ils se mettaient en retard pour rien. La pharmacie serait peut-être fermée quand ils arriveraient. Il klaxonna doucement mais elle ne détourna même pas la tête. Elle observait un chat errant qui traquait un petit mulot. Le rongeur était acculé contre un mur et savait que sa fin était proche. Il émettait de faibles couinements apeurés tandis que le félin ondulait lentement vers lui, les crocs à moitié découverts. Quand il sauta sur le mulot en lui cassant les reins d’un coup de patte rapide et précis elle frémit légèrement en passant sa langue sur ses lèvres. Elle n’était plus la même, le spectacle du petit rat agité de convulsions entre les pattes de son tueur, la colonne brisée, un mince filet de sang dégoulinant sur le pelage gris de son petit museau pointu la mettait inexplicablement en joie. Quand le chat plongea son mufle dans les entrailles chaudes de sa proie en faisant éclater son ventre comme une tomate trop mûre elle eut un frémissement de volupté. Elle entendit le coup de klaxon, une nouvelle fois, un peu plus fort. — Tu viens ? — Oui, deux secondes. — Qu’est-ce tu fais ? — Fiche-moi la paix, un peu !

* * *

Elle regardait toujours le chat dont le museau barbouillé de sang trempait encore dansle ventre tiède de sa victime qui fut agitée d’un ultime soubresaut. Mue par une impulsion subite, la femme s’avança de quelques pas obligeant le chat à laisser le cadavre dans un mouvement de retraite précipité. Elle trempa le doigt dans les entrailles offertes du mulot et le porta à sa bouche. Puis elle ferma les yeux, frémissant de volupté. La plainte insistante d’un klaxon la ramena à la réalité.

— Ça ne va pas, tu as un malaise ? Tu veux que je vienne ?

Elle résista difficilement à l’envie de lui sauter à la gorge et finit par lâcher :

— Ça va, ça va, je respire un peu. Deux secondes, s’il te plaît. J’arrive.

Elle se retourna en maugréant et claudiqua vers la voiture que son imbécile de mari manœuvrait avec la grâce et la rapidité d’une limace. Elle s’insinua dans l’habitacle en léchant un minuscule lambeau de chair. Le chat revenait sur sa proie d’un pas digne et outragé.

— Tu t’es fait mal au doigt ?

— C’est rien. Une petite écharde, peut-être.

— Tu veux que je regarde ?

— Laisse-moi tranquille à la fin ! Il soupira sans rien ajouter en embrayant pour sortir du parking tandis qu’à cet instant même le médecin qui les regardait partir composait un numéro sur son téléphone. Au bout de trois sonneries, une voix d’homme basse et éraillée lui répondit.

— J’écoute.

— Docteur Cilaos.

— Code d’authentification ?

Il composa les huit chiffres et les cinq caractères de son code sur les touches de son combiné.

— Code valide. Quel est l’objet de votre appel ?

— Nouveau cas M.I.G.A.L.

— Quel stade ?

— Trois.

Il entendit un claquement de langue désapprobateur.

— Vous auriez dû nous appeler avant pour planifier l’accident. Maintenant c’est trop tard.

— Je n’étais pas tout à fait sûr, le développement a été un peu différent cette fois.

— Consignez ça dans votre dossier.

— Et puis ça va finir par être louche tous ces accidents pour venir dans mon cabinet … J’ai peur que …

— Ne vous occupez pas de ça, c’est nous qui gérons ce genre de problème. Faites votre travail, nous ferons le nôtre. Combien de cas avez-vous décelé depuis le début ?

— C’est le quinzième.

— Que lui avez-vous dit ?

— La même chose qu’aux autres, l’argumentaire qu’on m’a fourni.

— Bien, c’est pour demain matin donc ?

— Cette nuit, plutôt.

* * *

Nouveau claquement de langue.

— Vous êtes certain ?

— Tous les signes sont présents. Le développement a été non seulement différent mais beaucoup plus rapide. J’ai été pris de court.

— Transmettez-moi le dossier du patient par liaison sécurisée avec nom et adresse.

— D’accord, ça va partir dans un instant.

— Nous prenons la suite en charge.

— S’ils me téléphonent à nouveau ?

— Vous leur fixez un rendez-vous pour demain. Vous pouvez prendre quelqu’un d’autre au même moment, ils ne viendront pas.

— Si le journaliste revient ?

— Il ne reviendra plus. Tous les groupes de presse appartiennent en partie ou en totalité à la Holding. Il n’y aura plus de dérapage.

— Et internet ? — Les fournisseurs d’accès sont également sous contrôle. Ils savent ce qu’ils ont à faire.

— La télé aussi ? Il entendit un petit rire sec et méprisant.

— La télé ? Elle est financée par la publicité, vous ne le saviez pas ? Donc par nous. La télé n’a jamais posé le moindre problème, elle a toujours été notre plus fidèle alliée.

— Et pour l’accident de voiture alors ? Il sentit que son interlocuteur contenait sa colère. Il se dit qu’il insistait peut-être imprudemment. — C’est trop tard. Ce sera un accident domestique. On tâchera d’éloigner le mari.

—Vous voulez que je …

— Pour la dernière fois monsieur, faites ce qu’on vous dit et tenez-vous en là, interrompit la voix agacée. Nous allons traiter la zone à risque. N’oubliez pas de transmettre le dossier. Bonsoir. Le docteur n’eut pas le temps de prendre congé avant que son interlocuteur raccroche. Il soupira, envoya lui-même le dossier électronique puis déclara à sa secrétaire qu’il ne se sentait pas très bien et lui demanda de reporter ses rendez-vous. Il sortit par la porte de secours, le dos voûté, le regard las. Quand il démarra sa voiture il entendit le prélude en ut dièse mineur de Rachmaninoff se répandre dans l’habitacle ce qui acheva de le déprimer. Il se demanda brièvement s’il s’agissait d’un avertissement. De qui, alors ? Lorsque le couple rentra, la femme grimpa les escaliers lambrissés avec une agilité stupéfiante et fila tout droit en direction du grenier. Elle s’enferma à l’intérieur, sans un mot, il décida de l’ignorer, il ressentait la fatigue s’emparer de tous ses membres. Il resta donc au rez-de-chaussée, mit de la musique. La chaîne commença à diffuser les plus grands succès de la musique classique comme l’affirmait victorieusement la pochette. Il prit ensuite un roman policier de la collection Mystère dans la minuscule bibliothèque du salon et s’installa dans le canapé en allumant la télévision, le son réglé au minimum.

 * * *

Elle faisait un boucan du diable dans les combles, il l’entendait passer et repasser sans cesse en traînant des objets lourds sur le sol. De temps en temps, elle grattait ou elle raclait quelque chose sur les poutres. Il se demandait bien ce qui pouvait la passionner à ce point dans cet endroit où ils n’avaient plus mis les pieds depuis des années. Il n’y avait rien à part quelques meubles exténués dont aucune brocante n’aurait voulu, une pile de vieux magazines poussiéreux datant de l’époque où il s’était passionné pour l’entomologie et une dizaine de rouleaux de cordes léguées par un oncle assez vague pour être un cousin qui travaillait comme marin pêcheur — ça peut toujours servir avait-il lâché en même temps que sa cargaison sur le perron avant de prendre le large. Mais cela n’avait jamais servi bien entendu et devait donc être en train de pourrir dans ce grenier qui était étrangement devenu le lieu de prédilection de sa femme, ou plutôt rectifia-t-il dans un sursaut de lucidité, de celle qui avait été sa femme tant elle avait changé ces dernières semaines.

Les bruits avaient repris de plus belle. Dans un coin devaient également se trouver deux cartons contenant sa collection d’insectes qu’elle n’avait jamais pu supporter, les araignées tout particulièrement. Il avait fini par céder et avait tout abandonné. Il leva la tête pour écouter ce qui se passait là-haut. Il percevait à présent des bruits de pattes furtifs et des cavalcades affolées. Il secoua la tête en soupirant. Elle pourchassait les mulots maintenant ? Elle n’était pas au bout de ses peines tant la soupente devait en être infestée. Il y avait bien cinq ans que leur chat était mort et depuis les rongeurs s’en donnaient à cœur joie. Il avait toujours détesté l’idée d’empoisonner des animaux pour les faire mourir de mort lente.

Il lâcha son livre pour aller se servir une bière. Les bruits s’étaient espacés et avaient été remplacés par des craquements profonds comme si on tirait sur toutes les poutres de la charpente. Il vida son verre d’un trait. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien fabriquer là-dedans, bon sang ? Il esquissa un mouvement vers l’escalier qu’il réprima presque aussitôt. Inutile, elle avait fermé la porte à clé, et elle ne lui ouvrirait pas. Il rangea le livre et récupéra, dans un petit coin bien caché, un des deux magazines d’entomologie qui avaient échappé à la vigilance de son épouse. Il se plongea dans les mœurs nocturnes d’un papillon géant d’Amazonie, d’une envergure de près d’un mètre donc le principal prédateur connu était une araignée arboricole qui tendait sa toile entre les arbres comme un chalut en haute mer.

La journée lui parut interminable. Toutes les demi-heures environ il gravissait les marches de bois et écoutait à la porte ce qui se passait. A plusieurs reprises il essaya de poser des questions, notamment pour le déjeuner qu’elle refusa de prendre. Il s’inquiétait de son état, son élocution était de plus en plus bizarre, elle n’arrivait plus à prononcer certaines syllabes, bredouillait comme si sa mâchoire se paralysait peu à peu. Il pensa immédiatement à une hémorragie cérébrale mais elle semblait par ailleurs très alerte sur le plan physique et, durant les heures qui précédèrent le dîner, dont elle se dispensa également, elle répondit à ses appels par monosyllabes brefs. Il fut étonné d’entendre des raclements en haut de la porte ainsi qu’au sommet des parois du grenier et essaya d’en deviner l’origine. Il distinguait également une sorte de grognement bestial très grave, produit par un animal qu’il ne connaissait pas. Il pensa qu’il s’agissait peut-être d’un hibou voire d’un grand-duc ayant élu domicile dans la soupente et qui, dérangé par le raffut de sa femme exprimait son mécontentement. Peut-être avait-elle malencontreusement bloqué l’issue de l’oiseau en déplaçant les meubles et celui-ci était-il désormais pris au piège ce qui expliquait les chocs en haut des murs et les craquements des poutres. Les bruits de pattes de rongeurs avaient en revanche quasiment disparu.

* * *

Ou bien les rats avaient émigré vers des cieux plus cléments ou bien ils avaient succombé à une hécatombe sans doute provoquée par le Grand-Duc qui n’avait eu qu’à se baisser devant cette moisson inespérée. Il dîna seul devant son poste de télévision. Les nouvelles le déprimèrent un peu plus. Il éteignit et déplia son journal. Il y avait eu trois accidents mortels supplémentaires au même endroit, l’article parlait effectivement d’une loi des séries et accusait la municipalité de n’avoir pas entrepris de travaux avant ce massacre. Bien entendu, l’adjoint chargé des transports se défendait en mettant en cause l’alcoolémie des conducteurs et la vitesse excessive des véhicules contre laquelle de nouveaux contrôles seraient mis en place dès demain, assurait-il. Il en appelait également au civisme de ses administrés. Enzo finit son dessert et commença les mots croisés en jetant de temps à autre un regard vers l’escalier en soupirant. La vaisselle finie il essaya une nouvelle fois de convaincre sa femme de quitter le grenier pour dormir dans la chambre et n’obtint aucune réponse. Dans un bref accès de colère devant ce mutisme, il secoua la poignée de la porte et vit que le chambranle vermoulu était sur le point. Il allait insister quand il entendit un bruit qui le terrifia. Il était incapable d’en définir l’essence et l’origine mais il descendit la volée de marches qui le séparait du palier inférieur tellement vite qu’il se retrouva quasiment à genoux dans le couloir, le cœur battant, la bouche sèche. Devant le ridicule de la situation il partit d’un rire nerveux, se libérant par saccades de toute la tension accumulée depuis de longs jours. Il finit par se redresser et se mit au lit. Il se sentait beaucoup mieux et pressentait qu’il allait passer une bonne nuit. Pour s’en assurer il prit un petit anxiolytique et sombra bientôt dans un sommeil bienheureux. Il rêva de fleurs géantes et de papillons démesurés qui le portaient de corolles en pistils sur leurs ailes diaphanes dans un frou-frou de soie colorée. Des mouches obèses tournaient vers lui leurs yeux à facettes chatoyant comme des vitraux d’église en produisant un bourdonnement semblable au bruit d’un hélicoptère. C’était un monde bizarrement silencieux malgré le vacarme d’ailes, de pattes et de mandibules qui y régnait. Il revoyait tous les insectes qu’il avait étudiés et capturés le temps qu’avait duré sa collection. Il contemplait deux lucanes engagées dans un duel mortel, un bousier affairé arc-bouté sur son trésor, trois scarabées américains gigantesques et multicolores qui semblaient vaguement l’avertir d’un danger lointain mais imminent. Il y avait aussi dans son rêve une autre présence qu’il ne parvenait pas à définir, qui se brouillait quand il essayait de percer son mystère. Il la sentait partout, son parfum imprégnait la moindre goutte de rosée, surpassant celui, capiteux, des roses pourpres ou celui, plus léger, des fleurs d’oranger ; une fragrance hypnotique qui l’attirait comme un aimant. Il se retrouva sans savoir comment sur le dos d’un criquet harnaché à la façon d’un cheval à la parade qui progressait à bonds stupéfiants. Ils passaient à quelques dizaines de centimètres des libellules bleues alanguies dans l’air vaporeux qui finissaient par se reposer sur une pierre moussue au milieu d’un ruisseau aux cheveux d’argent. Au cinquième bond il n’était plus propulsé par une sauterelle mais par un gros scarabée dodu dont la carapace ressemblait à s’y méprendre à l’intérieur d’un coupé sport décapotable. L’arthropode se métamorphosait parfois en véhicule tout terrain puis revenait à son état initial composant un surprenant ballet. Soudain l’animal s’évanouit et le rêveur se retrouva entièrement seul dans une forêt dont chaque arbre était recouvert de lambris. Il marchait sur un tapis de branches qui craquaient sur son passage en dégageant toujours le même parfum sublime qui le plongeait dans une bienheureuse béatitude. Tous les insectes avaient inexplicablement disparu comme s’ils n’avaient jamais existé mais il restait cette présence à la fois extraordinairement attirante et confusément menaçante qui semblait l’appeler tout en haut de la colline. Il montait vers elle en suivant ce sentier abrupt tapissé de bois verni aspirant à grandes bouffées cet effluve sensuel dont il voulait, désormais, absolument découvrir l’origine.

* * *

Il rêvait sans dormir, s’abandonnant pleinement à cet état de léthargie si délicieux qu’il lui semblait n’avoir jamais rien éprouvé de meilleur dans sa vie. Il continuait à gravir ce qu’il voyait comme le flanc escarpé d’un coteau aride. De temps en temps son corps semblait renoncer et s’ébrouait en se cognant à des parois de pierre mais la merveilleuse exhalaison le ramenait à sa vision fantastique et ses jambes mues par un irrépressible besoin de marcher reprenaient leur mouvement. Arrivé au sommet de la pente, il fut arrêté par un large tronc encastré dans une paroi minérale qui lui barraient définitivement la route. Il ne pouvait plus avancer et ne voulait pas reculer. Il s’arc-bouta vigoureusement contre le tronc qui s’avéra moins résistant que sa taille ne le laissait présumer. Plus il poussait, plus le bois craquait jusqu’à faire apparaître de véritables fissures à l’endroit où la paroi le rejoignait. Il rêvait qu’il appuyait de toutes ses forces et, en même temps, un coin de son cerveau commandait à son corps d’exécuter le mouvement. L’origine de l’étrange parfum magnétique se situait derrière la pierre, derrière l’arbre insolite, il le sentait désormais dans toutes les fibres de son être. Il banda tous ses muscles dans un ultime et épuisant effort pour abattre le dernier obstacle et il entendit enfin un énorme fracas de métal arraché et de bois fendu en même temps que son élan le propulsa au travers des débris de la porte qu’il venait d’arracher à ses gonds.

Il se trouvait à quatre pattes dans son grenier qui ne ressemblait plus du tout à la pièce qu’il avait connue. Un treillis de cordes suspendues à chaque solive formait un filet serré dont chaque maille était enduite d’une sorte de substance épaisse qui suintait et rendait les déplacements difficiles. L’odeur était maintenant presque palpable, elle provenait de partout à la fois et, dans le même temps, semblait extrêmement localisée, un remugle puissant, une puanteur délicieuse qui l’environnait, le pénétrait, le submergeait. Il marchait à quatre pattes vers la source de ce relent divin, tout en haut, vers la poutre principale mais plus il traînait misérablement dans cette toile de cordages plus il s’empêtrait dans les nœuds et s’engluait sur le revêtement poisseux jusqu’à ce qu’il fût complètement immobilisé au centre du filet. Il vit de nombreux cadavres de rats morts, tous éventrés de la même façon, dont on avait dévoré les entrailles. L’un d’eux bougeait encore encore un peu sur sa gauche, la partie ventrale découpée en lanières et totalement vidée de son contenu.

Il sut à cet instant qu’il ne rêvait plus et même qu’il n’avait jamais vraiment rêvé. Il voulut se sortir de ce maillage gluant en se tordant dans tous les sens mais les cordes étaient solides, elles avaient été nouées de main d’expert et à mesure qu’il faisait des efforts pour ce dégager il s’enferrait toujours plus profondément. C’est alors qu’elle arriva.

Il voulut hurler mais elle fut sur lui avant même que le moindre son ait pu franchir son palais. Son abdomen énorme et velu ne semblait pas la gêner dans sa reptation, elle volait sur les mailles du filet plus qu’elle ne marchait sur les cordes. Ses bras et ses jambes s’étaient presque totalement retournés et faisaient un angle de quatre-vingt-dix degrés avec son torse recouvert de plaques formées d’une sorte de chitine noirâtre. Quand il la vit arriver il se propulsa vers l’arrière, les yeux exorbités, l’écume aux lèvres mais elle le plaqua sans un mot sur sa toile, releva sa tête et retroussa ses lèvres minces dans un rictus affreux qui découvrit ses deux crochets à venins dégoulinant de poison. Elle les lui planta cinq centimètres au dessus du nombril ce qui lui arracha un cri terrible. La brûlure à l’intérieur de son estomac était terrible, il avait l’impression qu’on lui avait plongé deux fers portés au rouge dans le ventre. Quand elle rampa sur tout son corps laissant une traînée blanchâtre et collante, il sentit le duvet noir et répugnant de son épigastre passer sur sa joue. Un raz-de-marée lui agita les intestins et il finit par vomir un long jet de bile pendant qu’elle alla tranquillement s’installer quelques mètres plus loin tout en l’observant de ses yeux noirs et brillants. Il commença à transpirer abondamment sous l’effet de la morsure, puis une humeur blanchâtre l’enveloppa de la tête aux pieds. Il ne pouvait croire que c’était son propre corps qui avait produit cette substance fétide. La puanteur était incroyable, comme si sa vessie et son système digestif vidaient tout leur contenu à travers chaque pore de sa peau. Son cerveau s’embrumait de plus en plus, il sombrait à nouveau dans une sorte de rêve éveillé mais, cette fois, aucun muscle de son corps ne fonctionnait. Totalement paralysé, il rêvait par intermittence d’oiseaux magnifiques, de vallées profondes et de forêt sauvages. Son souffle s’apaisait peu à peu. Quelques dizaines de minutes plus tard sa femme s’approcha de lui et renifla le corps étendu et palpitant de long en large en mordant parfois jusqu’au sang certaines parties tendres du thorax et du cou. L’homme ne tressaillait même plus sous la douleur bien que ses yeux reflétassent toute la souffrance que lui causait cet écorchage à vif. Elle se mit ensuite à califourchon sur lui en rampant avec ses antérieurs prolongés par les vestiges griffus de ce qui avait été ses mains. Elle arracha son bas de pyjama, se trémoussa en laissant couler sur son bas ventre dénudé un liquide verdâtre que la dernière étincelle de conscience de l’homme tapie au fond de son cerveau paralysé reconnut comme la source du parfum hypnotique qui l’avait sorti de son lit mais cent fois plus fort, plus concentré. L’effet fut immédiat, son corps se tendit à la suite d’une érection soudaine et douloureuse tandis que la bête engloutissait son membre dans son abdomen poilu et poisseux. Ses mouvements frénétiques faisaient vibrer les cordages et craquer les poutres comme les mâts d’un bateau par gros temps. Tout son être se révoltait contre cet accouplement écœurant pourtant il éprouvait au même instant un plaisir animal qui se transforma bientôt en une jouissance sauvage qui dura de longues minutes. Quand l’acte fut consommé, elle se dégagea, se dressa sur ses membres postérieurs, se déboîta la mâchoire inférieure pour laisser passer ses crocs qui déchirèrent ce qui restait de ses joues et plongea ses griffes et son mufle sur la petite bedaine d’Enzo, arrachant la peau et répandant les viscères fumants sur son torse. Elle aspira tout d’un geste mécanique puis entra la tête entière dans l’excavation qu’elle avait pratiqué à l’intérieur de l’abdomen palpitant pour arracher le foie, les reins et la rate qu’elle avala en une seule bouchée. Elle fouilla ensuite plus haut, en direction des poumons et finit par atteindre le cœur. Alors ce fut fini. Quand le système sanguin cessa de fonctionner elle cessa de s’intéresser à sa proie et regagna son trou d’une d’une démarche souple et indolente. Elle s’endormit aussitôt, repue et satisfaite.

* * *

A trois heures trente, les noctambules sont déjà rentrés et les lève-tôt encore dans leur lit, le calme règne, la ville sombre dans la torpeur et l’oubli pour quelques heures. Deux hommes vêtus d’une combinaison noire, pourtant, furent avalés par la nuit en sortant d’une voiture sombres aux vitres teintés garée derrière un entrepôt. Ils semblaient avoir été fabriqués à partir du même moule, grands, bruns, démarche souple et allure militaire. Tous deux portaient un sac à dos volumineux. Après quelques minutes de marche silencieuse dans l’obscurité, ils arrivèrent devant la porte du pavillon. Le plus âgé des deux sortit un outil de sa poche ventrale et l’introduisit dans la serrure. L’huis s’ouvrit sans protester. Ils le refermèrent soigneusement et allumèrent la lumière. Le premier homme dit à l’autre :

— On sent déjà les phéromones. A partir d’ici on laisse les bouteilles. On met les masques, on règle les fusils en position assaut et on marche côte à côte.

 Ils ajustèrent chacun un masque à gaz avec lunettes intégrées.

— OK. On commence par la cave ? La voix qui sortait du masque était étrange, métallique.

— Oui, si elle existe. Sur le plan que j’ai consulté il n’y a pas de cave dans cette maison mais ils ont pu en construire une sans la déclarer. On vérifie.

Ils inspectèrent chaque mètre carré du sol sans trouver de trappe, ni d’escalier. Le plus jeune dit à son aîné :

— Rien. On regarde s’il y a un accès dehors ?

— Inutile, l’équipe de renseignement a fait un relevé en fin d’après-midi en haut du poteau téléphonique. Ils ont tout ratissé à l’infra-rouge, il n’y a rien dans le jardin. Donc on monte au grenier.

— Tu es sûr qu’elle n’est pas descendue ?

— Les trois que j’ai nettoyées étaient ou au sous-sol ou sous les combles. C’est un réflexe conditionné.

    Il sortit d’une des multiples poches de sa combinaison un boîtier rectangulaire et appuya sur quelques touches en scrutant l’écran.

* * *

— Détectée. Elle est là-haut. Elle nous a entendu, elle remue.

— OK. Il montra l’escalier d’un signe du menton. On peut pas monter à deux de front sur ce machin-là.

Son interlocuteur examina l’escalier.

— On garde les fusils en position assaut et on monte dos à dos. Je passe le premier.

— Entendu.

Arrivés au premier étage, ils eurent un moment d’arrêt en voyant la porte de la chambre ouverte. Ils examinèrent soigneusement tous les recoins de la pièce puis reprirent leur progression sans un mot. Ils parvinrent au seuil de la porte arrachée et virent les entrelacs de cordes.

— Merde ! Ça, c’était pas prévu ! Une toile géante. Où est-ce qu’elle a pu pêcher tout ça ?

— Son mari était marin, faut croire.

Ils avaient fixé deux projecteurs à batteries qui éclairaient la totalité des combles.

— En tout cas pour lui, maintenant, les régates c’est plié, répondit-il en montrant le cadavre éventré suspendu à mi hauteur qui répandait encore un peu de sang caillé sur le plancher.

Le plus jeune raffermit sa prise sur son fusil d’assaut, il se passa la langue sur ses lèvres alors qu’un petit muscle tressautait sous sa paupière gauche.

— La vache, elle l’a bouffé !

— Ouais, elle font ça après l’accouplement.

— Après « l’accouplement » ? Tu veux dire qu’il se l’est tapée ?

— Phéromones. Pourquoi tu crois qu’on a mis des masques ?

— Elle l’a drogué alors ?

— T’as pas bossé le dossier ? Elles émettent des phéromones hallucinogènes qui sont capables de plonger n’importe quel homme dans un délire éveillé. Une fois qu’il se réveille c’est trop tard. C’est ce qu’elle doit être en train d’essayer de faire avec nous en ce moment.

— Merde !

— Reste calme. On bouge pas, nos masques sont parfaitement étanches. Quand elle verra que ça ne marche pas, elle sortira de sa cachette pour venir plus près. A ce moment, on l’abat.

— Où est-ce qu’elle peut être ?

— Probablement en haut, dans un trou qu’elle s’est aménagé. Les trois autres avaient fait un nid avec des débris de matelas et des draps déchirés, c’était plus simple.

— Tout à coup ils entendirent plus qu’ils ne virent une forme noirâtre se propulser vers eux à une vitesse phénoménale.

— Fait gaffe, elle va sauter !

— Ils tirèrent exactement au même moment. Les balles au phosphore la déchiquetèrent puis la transformèrent en torche vivante. Quand elle parvint à leur pieds, elle n’était plus qu’un amas confus de chairs calcinées dont les pattes tremblaient encore dans un ultime spasme. Elle tenta de déchiqueter la combinaison de celui qui se tenait le plus près pour planter ses crocs à venin mais il lui logea deux balles de plus dans le mufle et tout fut fini. Le grenier commençait à prendre feu.

— Putain de gènes à la con.

Ils redescendirent au pas de course et placèrent les deux bombes à gaz qui se trouvaient dans leurs sacs à dos au milieu de la cuisine, activèrent la mise à feu et sortirent par la porte. Pour l’instant le voisinage dormait encore paisiblement. Ils regagnèrent leur voiture aussi silencieusement que pour l’aller, et s’assirent tranquillement. Le plus jeune alluma la radio qui diffusait un spot de publicité sur les plats préparés Bento au poisson. Son voisin le regarda de travers et éteignit la radio en disant d’un ton sec :

— On n’est pas à la plage.

Il était en train de régler un cadran et transmettait un message codé en direction de son commandement. Un détonateur longue portée reposait sur le tableau de bord.

— C’est bien dans cette merde, là, « Bento », qu’il y a l’OGM qui transforme toutes ces bonnes femmes en araignées tueuses, non ?

— Ouais. C’est le syndrome M.I.G.AL : Mutation Incontrôlable d’un Gène Additionnel Létal. Ça leur atteint le cerveau et les glandes je sais pas quoi, ça leur modifie les ovaires, leur dilate l’abdomen, entre autres et quand elles sont mûres elles bouffent leur mâle après l’accouplement. Ensuite on nettoie.

— Elles pondent des œufs après ?

— Ça arrive. Mi embryons, mi œufs il paraît.

— Viables ?

— Sais pas. L’armée en a gardé quelques uns au frais pour voir ce que ça fait, au cas où.

Son voisin frissonna.

— J’aimerais pas tomber sur ça plus tard.

L’autre opina du chef en regardant son écran. Puis il déclara :

— OK. J’ai le feu vert. On finit le boulot et on dégage. L’équipe de pompiers est déjà en route. Ils diront qu’ils ont été alertés par un coup de fil anonyme comme d’hab’. Il sourit et rajouta : et ils vont encore passer pour des héros, ces enfoirés.

Il appuya sur le détonateur, une lueur blafarde déchira le voile nocturne un bref instant puis le bruit de la déflagration occupa tout l’espace sonore. Son collègue dit :

— Et boum.

— Comme tu dis. Si ce toubib à la noix n’avait pas foiré, on serait chacun dans notre pieu à l’heure qu’il est.

— Dis donc ?

— Mouais.

— Puisqu’on sait très bien que c’est cette merde OGM qui produit ce syndrome MIGAL, pourquoi ils continuent la pub ?

Son compagnon qui était en train de pianoter sur le clavier de l’ordinateur portable qu’il venait d’allumer répondit :

— Pour ne pas éveiller les soupçons. De toute façon le produit devient introuvable en magasin. Ils ont fourgué tous les stocks au tiers-monde, en échange ils ont même eu du pétrole. Trop forts les gars du marketing !

— L’information est contrôlée là-bas ?

L’homme qui tapait sur son clavier se retourna, visiblement étonné.

— L’information est entièrement contrôlée, partout et tout le temps. Tu t’en pas rendu compte depuis le temps que tu bosses ?

— Ouais, bien sûr, bien sûr. Il s’étira. Bon, qu’est-ce tu fais ? On part pas ?

Je rédige le bulletin d’info pour le flash spécial de cette nuit qui sera diffusé dans un quart d’heure.

— C’est quoi cette fois ?

— Ils m’ont dit : explosion au gaz mais la piste terroriste n’est pas exclue.

— Ils veulent faire peur ?

— Ils ont toujours besoin de faire peur. C’est la peur qui leur permet de diriger le monde.

D’une chiquenaude il appuya sur F4 pour envoyer l’article par liaison sécurisée, referma le portable et démarra la voiture. Ils croisèrent le camion des pompiers, toutes sirènes hurlantes. Le passager sortit deux pommes rouges d’un sac plastique. Il les essuya et en proposa une au conducteur.

— T’en veux une ?

— Non.

— T’inquiète pas, c’est pas un plat préparé, répondit-il en riant.

— Elles sont pas OGM ?

— Ben, j’en sais rien.

— Alors c’est qu’elles le sont.

— Et alors. Les OGM c’est quand même pas … Alors tu crois que même les pommes… ?

— Je crois ce que je vois.

— Merde ! Mon médecin m’a conseillé d’en manger trois par jour.

— Et ça te dirait d’héberger des vers carnivores de trois mètres de long dans ton système digestif qui te dévorent de l’intérieur ? Il paraît que ça va être la grande mode après l’araignée. À cause des céréales du petit déjeuner et de certaines pommes OGM.

Il entendit la vitre se baisser et le bruit sourd de deux chocs sur la route. La vitre remonta et le son de la radio se répandit de nouveau dans l’habitacle.

— Pourquoi ils nous vendent ces saloperies ? Ils veulent nous faire tous crever ?

— Non, c’est juste une question de business. Comme ils disent : faut bien manger.

Les premiers arpèges sirupeux de Still loving you accompagnèrent la lueur naissante d’une aube glauque et indécise. Le soleil semblait avoir la gueule de bois.

FIN

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          L’Economiste et le Magicien

(Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 1/7)

  Les trois Dragons qui propulsaient l’habitacle de Gër donnaient quelques signes d’essoufflement. Celui du milieu surtout, un Dragon manifestement invoqué à la hâte, probablement conçu dans la banlieue de l’extrême univers, de qualité médiocre. Il faut préciser que ces Dragons d’ancienne génération consommaient énormément : cent kilos de viande crue “spécial Dragon” par jour en vitesse de croisière. Au prix du baril de viande, même un magicien confirmé comme Gër hésitait désormais à entreprendre un long voyage. C’est bien simple, au rythme actuel on ne pourrait bientôt plus voler en char à Dragons. Ou alors très lentement. Gër ― de son vrai nom Gër Harmaj Haax ― fronça les sourcils qu’il avait déjà très broussailleux par ailleurs. L’Univers-Monde était en train de se déliter, morceau par morceau. Ici, c’était la plus grande fabrique de talismans sacrés qui peinait à trouver des débouchés pour des produits pourtant excellents, là c’était la production de philtres magiques qui s’arrêtait faute de matières premières de qualité, ailleurs encore on voyait des nécromants sur le pavé ou des sorciers très spécialisés en être réduits à accepter n’importe quelle requête : pourrissement de voisinage, destruction de réputation, aigreurs d’estomac, blennorragies .. des jobs d’été pour apprentis magiciens, tout au plus. L’équilibre de l’Univers-Monde se fissurait et les bases fragiles sur lesquelles il reposait se lézardaient. Cette situation préoccupante réclamait le concours de magiciens très qualifiés dont le Conclave avait été solennellement réuni par le grand Licteur du Magistère. Les membres du conclave avaient tous reconnu son style inimitable dans ce message comminatoire et inquiétant à la fois : “Tout se barre en couilles ! Faut se sortir les doigts !” On pouvait évidemment discuter la forme mais l’urgence était bien là. les légions Outre-Mondaines se déversaient par flots entiers à travers les interstices de la Réalité et venaient grossir les rangs des gueux aux franges des Cités-Etats. Main d’oeuvre à vil prix, ces intrus contribuaient à faire s’écrouler les coûts car on pouvait désormais louer les services d’un mage de troisième zone pour une bouchée de pain, voire pour une demi-bouchée dans certains endroits. Il fallait faire cesser ce scandale, rétablir l’ordre, restaurer la morale et la foi dans les Dieux ancestraux (dont l’existence demeurait au mieux une hypothèse hasardeuse mais ça ne mange pas de pain) et surtout foutre à la porte ces profiteurs d’Outre-Mondains une bonne fois pour toute ! Gër Harmaj Haax fulminait tellement qu’un de ses dragons se mit à cracher du feu un peu trop près du sol et dévasta un petit habitat collectif rural. Sans interrompre sa course, Gër se pencha un peu pour mieux voir. Trois fermes étaient en proie aux flammes mais la quatrième semblait quasiment intacte. Une petite dizaine de corps noircis se détachaient sur l’herbe tendre des prés bien gras. Il était sincèrement désolé bien sûr. Sans compter que cette petite plaisanterie allait lui coûter dix à vingt kilos de viande à dragon supplémentaire. Un Dragon qui crache du feu c’est spectaculaire, certes, mais ça consomme une énergie folle. Toujours le Dragon du milieu, le plus mal réglé des trois ; de la camelote d’Outre-Monde comme d’habitude, mais les Dragons d’importation étaient tellement moins chers aussi. Il éprouvait une peine sincère pour les victimes de sa maladresse mais, d’un autre côté, se rassurait en pensant à la fécondité légendaire des paysannes de cette région. Elles auraient tôt fait de reconstituer l’intégralité de la population du hameau. Une affaire de dix à douze ans, pas plus. Quand même c’était bien triste. Mais a-t-on idée aussi de construire des fermes en bois sur un passage aérien de Dragons ? Il était possible après tout que les fermes existassent avant le corridor des Dragons auquel cas ce n’était pas certainement pas la première fois qu’un tel incident se produisait. Gër tira plusieurs fois sur les rênes d’un coup sec, le troisième Dragon exprima son mécontentement en grondant. Ce qui était agaçant avec la culpabilité c’est que, quand le processus était amorcé, on pouvait difficilement l’interrompre, un peu comme une scène de ménage qui commence dès le petit-déjeuner.Heureusement, Gër Harmaj Haax était un des plus grands mages de son ère. (à suivre) Cette petite bouffonnerie  est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0  Feuilletons licence-CC

(Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 2/7)

Il fit donc trois fois le signe de protection des Grands Anciens et murmura la lente mélopée du sortilège numéro 1214 dans la nomenclature d’Ubbo-Sathla, plus connu sous le nom de «  c’est pas moi, c’est l’autre  ». Son sentiment de culpabilité disparut aussitôt , remplacé par l’orgueil légitime qu’il tirait de sa maîtrise des Ars Magica qu’il avait eu la chance d’étudier dans les meilleures écoles du pays. En bas, un peu plus au sud, des veuves creusaient en pleurant les tombes de leurs défunts carbonisés par un Dragon mal réglé. Mais, bon, tout le monde s’en foutait finalement. Et puis c’était quand même très au Sud. Gër fit une nouvelle invocation et quelques petits éclairs violets en forme d’éperons frappèrent la croupe des Dragons avec une force savamment mesurée. Au lieu de presser l’allure comme ils auraient dû le faire, ils se cabrèrent et grondèrent. Le mage maugréa, il ne voulait pas ― il ne devait pas ― arriver en retard à la réunion du Groupe Hautement Unifié d’Intégration Thaumaturgique plus souvent désigné par ses initiales G.HUIT, dont l’inutilité patente et les décisions calamiteuses l’avait fait désormais surnommer par les observateurs le G. VAIN. Dès son arrivée ― il serait le dernier comme d’habitude ― le G.HUIT se retirerait en Conclave pour entrer en résonance avec les vibrations de l’Univers-Monde. La phase de syntonisation mystique risquait d’être longue et délicate et c’était justement une de ses spécialités, tous ses collègues devaient donc l’attendre impatiemment, du moins l’imaginait-il. Il poussa un soupir de soulagement en arrivant enfin en vue du tunnel éthéré qui conduisait à la Salle-Hors-Du-Temps, lieu de réunion du G.HUIT. Les trois Dragons prirent place dans les stalles prévues à cet effet dès que son char eut atterri sur le dôme multicolore. Des fuseaux de lumière dansaient dans l’air sur une pulsation pourpre en composant une lente symphonie polychrome, illuminant par intermittence les parois de cristal et les escaliers de jade. « Ca fera genre », avait dit l’architecte. Personne n’avait réellement compris cette phrase, d’ailleurs. Gër rajusta sa cape puis s’épousseta un peu. Un portail sinistre lui barrait la route, hérissé de pointes gigantesques auxquelles restaient accrochés quelques débris humains difficilement identifiables dans un état de décomposition variable. Au centre, grimaçait une tête de démon qui tirait la langue aux visiteurs. La porte déclara : ― Reviens d’où tu es parti, c’est plus sûr. ― Je suis Gër Harmaj Haax, laisse-moi passer, répondit le mage. ― Tu peux être l’empereur des Trois mondes Engloutis ça ne fera aucune différence, si tu essaies de passer, je te bouffe. Ca tombe bien, aujourd’hui j’ai faim  ! La cantine est pas terrible dans le coin. Gër fit un pas de côté pour éviter de justesse un crachat projeté d’une manière habile par le visage grimaçant. ― Raté ! ― Peuh, fit le démon, je visais le sol, pas toi. Gër connaissait la mauvaise foi intrinsèque des démons. Il avança. ― Attention, dit le démon, je me prépare au casse-croûte ! ― Je connais le mot de passe, dit Gër. ― Un pouilleux dans ton genre, ça m’étonnerait, dit le démon en allongeant un plus sa langue. ― «  A qui sait attendre le temps ouvre toutes les portes  », dit le mage. Le visage éclata de rire. ― Tu te crois encore au moyen-âge mon vieux. Ah, ah, ah ! Ca c’était bon pour mon prédécesseur, un démon ancien modèle complètement périmé depuis trois éons au moins. Gër se souvenait maintenant que des travaux avaient été effectués et le code changé. C’était maintenant une suite de chiffres, «  plus moderne  » avaient déclaré pompeusement les Archi-Mages. Il ne se souvenait plus du code, c’était ennuyeux. Il s’agissait de trois chiffres seulement, pour ne pas surcharger les neurones encombrés du magicien moyen. Il réfléchit un instant puis mû par une impulsion subite il tapa «  666  » sur les touches incrustées de chiffres romains qui venaient d’apparaître. La porte démon sembla se dissoudre un instant ― non sans avoir tenté de le mordre une dernière fois ― puis reprit sa densité originale quand il l’eut traversée. Il sentit cependant quelque chose qui le tirait un peu en arrière et entendit dans un souffle : (à suivre)  licence-CC                           (Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 3/7) ― Au fait, t’aurais pas quelque chose à fumer ? ― Tu sais bien que les magiciens ne fument pas, lui répondit Gër un peu agacé. ― Même pas un petit cigarillo ? ― Tu veux des patches à la nicotine ? ― Dégage ! Gër faillit trébucher quand l’étreinte magique de la porte se relâcha et le propulsa vers l’avant. Il connaissait bien ce vice des démons. Fumer leur rappelait certainement leur pays natal mais ça empestait vraiment trop ; l’haleine d’un démon ne sentait déjà pas précisément la rose, si on y ajoutait l’odeur du tabac froid cela devenait franchement insoutenable. Il comprit que la syntonisation mystique avait déjà été réalisée, sans lui. Il en prit un peu ombrage mais feignit l’indifférence. Il avança vers le bord de la salle qui était en fait un repli de l’espace non euclidien, les proportions de l’intérieur n’ayant donc aucune commune mesure avec ce que l’on pouvait en juger de l’extérieur. On avait pris modèle sur une ancienne coutume de l’archéo-Terre appelée «  salle des marchés de la Bourse  » dont les cotations n’avaient aucun rapport avec la réalité. De gigantesques colonnes de pierre bleue pâle soutenaient une voûte de cristal rose, luminescente, dont le halo verdâtre se diffusait en tout point de la salle, ménageant simplement quelques petits coins d’ombre astucieusement répartis. Il faut toujours quelques petits endroits obscurs dans une grande salle de réunion car c’est bien là que se prennent les vraies décisions. Tous les piliers étaient ornés de bas reliefs extraordinairement ouvragés représentant des monstres, des démons, des créatures hybrides et les sorciers qui les avaient vaincus. Il n’y avait cependant aucune mention de ceux ― bien plus nombreux ― qui avaient perdu et s’étaient fait dévorer dans le meilleur des cas. Il fallait bien maintenir le moral des troupes. Il regarda vers le bas et se pencha sur la corniche. Le centre de la salle reposait sur un trou sans fond, gouffre abyssal présent depuis des temps immémoriaux, appelé trou de l’Hass Ayküe. Selon la légende il était apparu de lui-même et personne ne pourrait jamais le combler. Tous les participants se tenaient assis sur des conques qui planaient dans le vide. Gër en héla une qui passait non loin de lui. Le coquillage géant effectua une manoeuvre d’approche impeccable et se positionna derrière lui. Le magicien fit alors un signe dans l’air et le coquillage s’ouvrit puis l’intérieur qui ressemblait d’assez prés à une grosse moule flasque fut parcouru de soubresauts frénétiques pour prendre péniblement la forme de ce qui pouvait passer pour une banquette en Skaï saccagée par une bandes de punks sous amphétamines. Malheureusement lorsqu’on s’y asseyait la consistance n’était pas tout à fait la même et on sentait bien qu’il y avait un gros coquillage vivant à l’intérieur. C’est pour cette raison qu’en y déposant son fondement et ses génitoires, Gër ressentait toujours une petite appréhension et surtout demeurait très attentif à tout mouvement de succion intempestif. il s’était toujours demandé de quoi pouvaient bien se nourrir ces coquillages volants. Des êtres aussi volumineux devaient bien être obligés de s’offrir quelques casse-croûte de temps à autre. Il les voyait mal brouter paisiblement sans compter que les pâturages se faisaient rares dans le coin. Dès qu’il se fut installé le plus confortablement possible, deux autres coquilles volantes de dimension beaucoup plus modeste vinrent se coller à ses oreilles. Il entendit d’abord la mer puis, très vite, des conversations croisées. Il était connecté à tous les autres occupants de conques qui planaient dans le repli de l’espace non euclidien en prenant garde à ne pas tomber dans le trou abyssal de l’Hass Ayküe. Il répondit rapidement au tumulte des voix qui saluaient son arrivée et lui demandaient de ses nouvelles dont par ailleurs aucun participant n’avait rien à faire et réciproquement. Un énorme cube d’obsidienne flottait à mi-hauteur qui attirait les invités comme un buffet dans une salle de mariage. La conférence qui serait retransmise avait été pour une part enregistrée la semaine dernière via un cube miracle alimenté par un psychopompe à tentacules réticulés et, pour l’autre part, se déroulerait en duplex avec Basses-Terres. (à suivre) licence-CC                                (Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 4/7) Cela commencerait par quelques rappels de la situation présente qui seraient suivis d’une intervention du potentat des Basses-Terres ; Djorjb Ushh lui-même. Le fait qu’il intervienne en personne n’indiquait pas, en soi, que la situation était particulièrement grave puisqu’il intervenait à tout bout de champ sur tout et son contraire. Cependant, Ushh, même si tout le monde s’accordait sur le fait qu’il correspondait exactement à la définition du crétin congénital, était un homme avec qui compter. Ancien alcoolique notoire, il avait eu, un soir de beuverie, la Révélation en même temps que de violents spasmes intestinaux. Il avait donc vu Dieu, enfin un Dieu, mais personne ne savait exactement lequel , lui non plus d’ailleurs. Ils en avaient profité pour discuter le bout de gras comme de vieux copains de régiment entre deux ragots et trois vomissements, Dieu avait dit à Djordjb : ― Tu seras le maître du monde. Evidemment, ça, c’était la version d’Ushh mais comme il n’y en avait aucune autre en circulation c’était elle qui faisait autorité sur la question. Dix ans plus tard, l’homme qui parlait à l’oreille de Dieu avait une dizaine de guerres à son actif, deux génocides, une montée spectaculaire des violences policières, une prolifération vertigineuse de la misère, bref un vrai bilan. Un abruti, d’accord, mais un abruti à prendre en considération. Gër fut soudain interpellé par une vieille connaissance, un nécromant du nom de B’Hillgay’Tss. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la Haute Ecole des Charmes ou B’Hillgay’Tss jouissait déjà d’une solide réputation d’hypnotiseur hors pair. Il pouvait littéralement faire croire n’importe quoi à n’importe qui spécialement si cela avait un rapport avec quelque chose qu’il avait à vendre. Il avait affiné sa technique avec le temps jusqu’à devenir le maître-escroc de son époque. Inutile de préciser qu’il était immensément riche. ― Salut Gër ! dit-il de sa voix un peu flûtée. Comment vas-tu ? ― Ca va, ça va, lui répondit Gër. Et toi ? ― Correct, mais les temps sont durs. ― La Sphère n’est plus en expansion ? ― Très peu, très très peu. Il rapprocha sa conque d’un mouvement délicat et chuchota dans les coquilles auditives de Gër : ― Il paraîtrait même qu’elle serait sur le point de se rétracter ! Gër ne put s’empêcher d’avoir un haut-le-corps. ― Se rétracter ! … Mais alors … ― Oui. Tu as deviné. Nous entrerions en période de rétractation éconosphérique. ― Et … tu en es sûr ? ― J’ai mis plus de quarante experts sur le coup, des spécialistes de la variation du cours de la vie, des voyants de première classe dit-il avec un petit sourire un peu fat. Tu sais que je peux me payer ce qu’il y a de mieux ? Gër le savait bien entendu et savait aussi qu’il convenait de ponctuer ce genre de sentence par un assentiment à la fois complice et respectueux. Ce qu’il fit, donc. B’Hillgay’Tss se trémoussa sur sa conque, satisfait. ― Ils ont fait tourner leurs boules de cristal 32 heures sur 32, du matériel de qualité exceptionnelle, en provenance directe de nos meilleurs ateliers … Gër refit le signe d’assentiment avant même d’entendre la phrase signal. B’Hillgay’Tss se trémoussa à nouveau et reprit. ― Tous les résultats sont formels : si on ne fait rien, la sphère commencera à se rétracter au plus tard dans deux cycles lunaires. ― Ce qui nous laisse peu de temps. ― Il faut faire quelque chose et vite ! ― Et tu sais quoi ? lui demanda Gër sans trop d’espoir. ― Non mais j’ai confiance, nous allons trouver. C’est pour cela que nous réunis ici. Il s’interrompit en regardant le panneau d’obsidienne. Ah, voilà Deubeul. (à suivre) licence-CC                            (Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 5/7) La familiarité avec laquelle il usait du sobriquet de Djordjb Ushh montrait son degré d’intimité avec les puissants des Terres Mystérieuses. Cela étant, il n’avait rien appris à Gër que celui-ci n’avait déjà entendu dans des conversations d’auberge et si toute la puissance de B’Hillgay’Tss ne pouvait produire qu’un résultat à ce point similaire à un propos de bistrot, il se demandait sérieusement si la solution demeurait à leur portée. A son tour il dirigea son regard sur le gigantesque écran flottant. Le leader des Basses-Terres apparaissait sur la pierre d’obsidienne, un halo mystique verdâtre l’entourant comme un nimbe. Un défaut des pierres d’obsidienne ancienne génération mais la salle sans fond n’avait pas été rééquipée de matériel de pointe. “Deubeul” avait un front bas, des yeux chafouins et l’air complètement abruti mais extrêmement déterminé des alcooliques plus ou moins repentis, l’ensemble dégageant une impression puissante et tenace d’incompétence absolue. Bref, on ne pouvait pas s’y tromper, c’était bien lui. Il débita un discours vide et creux, psalmodié sur un ton énergique et volontaire d’où il ressortait (péniblement) qu’il fallait libérer toutes les forces vives des Terres Mystérieuses (malheureusement elles semblaient déjà libres de faire ce que bon leur semblait depuis un bon moment), punir les ennemis du Bien qui rompaient volontairement l’équilibre magique de l’Univers-Monde et détruisaient le lien mystique qui nous unissait à nos dieux (sa voix tremblottait légèrement à cette évocation, c’était du meilleur effet). Les «ennemis du bien    » étaient parfaitement localisables : il s’agissait invariablement de quelques royaumes oubliés en lisière du Chaos, sur le bord oriental de l’Univers-Monde, qui possédaient non moins invariablement des richesses potentielles intéressant vivement Djordjb. Mais cela n’avait aucun rapport, bien entendu. Gër fit comme tout le monde, il coupa le son de ses écouteurs avant la conclusion qu’il connaissait par coeur. Il la récita en même temps que Ussh la martelait sur le panneau d’obsidienne. ―  Le vrai problème, ce sont les pauvres. S’il n’y avait plus de pauvres, il n’y aurait plus de pauvreté, n’est-ce pas ? En général, à cet endroit il relevait légèrement le menton d’un coup sec pour appuyer l’évidence de cette tautologie. ― Donc pour éliminer la pauvreté, continua-t-il, il faut éliminer les pauvres, cela devrait être évident pour tout le monde ! Il fit une pause qu’il jugea dramatique. ― Mais comment éliminer tous ces pauvres ? Comment faire en sorte que l’humble paysan ne soit plus le gueux de nos campagnes qui, poussé par la faim, menace l’ordre de nos châteaux … ? Et le vin de nos caves rajouta-t-il l’oeil humide. Il pointa comme d’habitude l’index l’index droit vers l’audience dans un geste qu’il voulait mélodramatique. ― En leur permettant de devenir riches, diront certains. Je le leur dis souvent moi-même, d’ailleurs. Mais vous savez bien que c’est impossible : vous êtes magiciens et même vous, avaient échoué dans ce projet. Tout simplement parce que cela ferait beaucoup trop de gens riches ce qui est très mauvais pour le Grand Equilibre. Il faut par conséquent éradiquer la misère d’une autre manière, plus efficace. Il loucha vers le public en fronçant les sourcils d’une façon qu’il pensait tragique. ― Cette manière je la connais, je l’utilise depuis des années : il suffit d’affamer les pauvres jusqu’à ce que mort s’ensuive pour qu’ils disparaissent dé-fi-ni-ti-ve-ve-ment. Je propose trois mesures simples qui sont notre seule chance de sortir du marasme : tripler les impôts de ceux qui n’ont rien, supprimer totalement le recours à la mendicité, punir de la peine capitale toute personne qui aura donné de la nourriture à un miséreux en vue de lui permettre de survivre. Dordjb était très porté sur la peine de mort, c’était devenu une sorte de tic chez lui. (à suivre) licence-CC                            (Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 6/7)      Il reprit : ― Je propose ensuite de regrouper les rares survivants dans des endroits reculés spécialement adaptés, à Goowhant Hannaamôh par exemple, j’ai là-bas du personnel qualifié qui sait y faire, afin qu’ils achèvent leur vie inutile à l’abri des regards indiscrets. Il y a toujours des âmes trop sensibles prêtes à s’enflammer pour ce genre de détails. Il fit une dernière pause que tout le monde jugea superflue. ― Enfin, je vous le dis, il est urgent de laisser faire ! Il ne faut plus intervenir dans l’éconosphère mystique sauf …  pour maintenir le laisser-faire.      Un murmure d’assentiment parcourut l’assemblée. Quelques vieux sceptiques se demandaient néanmoins pourquoi Ushh, dans les Basses-Terres, malgré toute l’étendue de son expertise n’avait réussi qu’à multiplier la pauvreté par trois au lieu de l’éliminer comme prévu. Et pourquoi « Deubel » voulait à tout force exporter dans tout l’Univers-Monde des solutions qui ne marchaient déjà pas chez lui ? C’était un mystère que nul ne cherchait vraiment à élucider car le poids de la réprobation eût été trop fort. Il valait mieux rester dans la ligne. ― Il faut laisser faire la Sphère, conclut-il dans un bref (mais intense) élan poétique avant de couper brutalement la communication.      C’était l’heure de la prière probablement. L’apéro approchait, aussi.      L’écran s’éteignit. Le doyen de l’assemblée prit à son tour la parole. C’était un très ancien Troll presque desséché mais toujours écouté. Sa bouche minérale éructa quelques sons métalliques en vieux trollique avant de revenir au jargon standard, c’est-à-dire celui de Djordjb Ushh. ― Je pense que l’intervention de M. Ushh nous donne des bases d’action très fécondes.      Approbation du public. ― Il ne faut plus que tous ces gens choisissent d’être pauvres.       Deuxième approbation du public. ― Car c’est un choix.       Troisième approbation du public. ― Nous allons donc alourdir les charges sur les pauvres et les alléger sur les riches pour motiver les pauvres et sauver notre monde.      Quatrième approbation du public. ― Mais il nous faut pour cela le concours de nos magiciens les plus doués et notamment le célèbre spécialiste de l’illusion, car nous aurons besoin d’illusionnistes de grand talent pour convaincre les foules, j’ai nommé Gër Harmaj Haax.      Cinquième approbation du public, moins bruyante (il y avait des jaloux). Il y eut cependant quelques magiciens pour lancer des éclairs verts, roses et bleus en signe de joie. D’autres évoquèrent fugacement des dragons, des chimères poilues, des nuages carnivores et d’autres encore, des signes cabalistiques étranges censés porter bonheur en forme de L, de S et de E barrés horizontalement ou verticalement. Les S barrés dominaient largement l’ensemble. ― Gër te joindras-tu à nous pour redresser la situation ? Interrogea l’Archonte.      L’interpellé se rappela instantanément ses leçons de rhétorique. ― Je ferai ce qui vous semblera nécessaire dans l’intérêt de tous et dans la mesure de mes moyens. ― Qui sont grands nous le savons, croassa le vieux débris. Alors, tout le monde au travail !      Quand la foule des magiciens se fut dispersée afin que chacun accomplisse la tâche qui lui incombait dans le grand Plan Universel d’élimination de la pauvreté ― ou des pauvres puisque c’était désormais la même chose ― un très jeune sorcier, à peine sorti de l’apprentissage s’approcha de Gër qui entamait ses préparatifs. Après un court laps de temps, Gër releva la tête et vit le jeune mage qui le regardait fixement. ― Oui ? Lui adressa-t-il dans un sourire. ― Maître, je … ― Appelle-moi Gër comme tout le monde, ça suffira. ― C’est que je vous admire depuis si longtemps et … ― Tu as tort. (à suivre) licence-CC

   (Les délicieuses aventures de Gër Harmaj Haax : épisode 7/7)

  ― Pardon ? ― Je ne mérite pas tant d’admiration ce me semble, tu devrais plutôt la donner à quelqu’un qui en sera plus digne. Tout en parlant il traçait un réseau de lignes complexes qui palpitaient d’une lueur polychrome dans la pénombre luminescente de la caverne sans fond. ― Et surtout à quelqu’un qui saura quoi en faire, ajouta-t-il. L’apprenti resta interdit puis esquissa un mouvement de retrait avant de se raviser. ― J’ai une question. ― Pose. ― Ce … cette «  solution  », là, pour éliminer les pauvres, il me semble … enfin, je crois, que … ― Soit clair et concis s’il te plaît, la situation est déjà suffisamment confuse. ― Et bien, euh, je me demandais, est-ce que ça va marcher ? ― Non. ― Non ? ― Non. Ca n’a jamais marché, ça ne marchera donc pas plus maintenant qu’avant. ― Ah. Le jeune magicien restait toujours là, immobile. Il reprit. ― Mais alors, pourquoi tout le monde … ? Gër leva de nouveau les yeux vers son interlocuteur. ― Parce qu’ils ont envie d’y croire. Et puis les coupables, il vaut mieux les désigner que les chercher, ça gagne du temps et on évite les mauvaises surprises. ― Alors la Sphère n’est pas en expansion continue ? ― Ce monde est comme les autres, mon jeune ami, il n’est pas infini. ― Sont-ils tous fous ? ― Certains oui, mais pas tous. Il n’y a que deux types de personnes qui sont persuadées qu’on peut avoir une croissance infinie dans un monde fini : les fous … et les économistes. ― Qu’est-ce qu’un «économiste» ? ― Quelqu’un qui croit être magicien mais qui se rend compte toujours trop tard qu’il ne l’est pas. Le jeune homme hocha la tête silencieusement, l’air préoccupé puis il dit : ― Des gens assurément dangereux. Il faut les empêcher de prendre le pouvoir ajouta-t-il d’un air résolu. ― Inutile, conclut Gër, c’est déjà fait. Ils l’ont.

FIN

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********** GER HARMAJ HAAX : LE RETOUR **********

Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye Episode 1

  Gër Harmaj Haax méditait, entièrement nu dans son bain. Il trouvait cela beaucoup plus pratique. Mais le plus grand magicien de son temps selon ses propres dires ne méditait pas sur rien, comme on aurait pu s’y attendre mais sur la missive qu’il venait de lire. Il relut attentivement la fin du parchemin en s’arrêtant à la fin de chaque mot : « Or, un jour, corollairement, il adviendra in fine, ce qui aurait dû subséquemment advenir nonobstant tout le reste. »

  Cette phrase n’avait évidemment aucun sens, ce qui en soi n’était pas surprenant puisqu’elle émanait du grand Sâar Qkhözsye, le sombre résident d’El Hiiseeh, le-palais-qui-pense-à-la-place-du-prince dans la langue des Grands Anciens. Gër Harmaj Haax se demanda un moment ce qu’il devait faire de ce courrier. Il pencha tout d’abord pour une utilisation hygiénique qui lui paraissait la plus rationnelle mais il se ravisa promptement. Il se souvint que derrière (ou à côté de) Qkhözsie, il y avait son âme damnée, un démon aux dents jaunes et pourries qui avait pris une forme humaine qui ne trompait personne tant elle était éloigné du standard de l’espèce : Cloaque Gluant, un suceur de sang sadique au sourire carnassier et à l’appétit sans limite. On racontait qui lui fallait au moins vingt-mille étrangers par an, hommes femmes et enfants confondus (il préfèrait dévorer les étrangers, nul ne savait pourquoi, quant aux victimes elles n’avaient pas eu le temps de lui poser la question). Cela faisait quand même 68,49 étrangers par jour les années non bissextiles qu’on pouvait sans doute arrondir à 70 car il laissait rarement quelque chose dans la gamelle selon la rumeur.

  Le plus ennuyeux dans l’affaire résidait dans le fait que Gër Harmaj Haax était lui-même étranger — il y avait d’ailleurs beaucoup trop d’étrangers dans le monde il fallait en convenir — même s’il était un étranger du nord alors que le Sinistre Gluant avait une préférence marquée pour les étrangers du sud. Le magicien réfléchissait donc à l’opportunité de répondre ou non à l’invitation qui lui était faite par le Grand Sâar sachant que dans la négative il serait poursuivi par la haine implacable de Qkhözsye et de tous ses démons ; des plus effroyables, K’Laud’h Guano, Narrh’ Dyn dite la « Mort-Anneau » ou Rash ÿ Dahdaht ÿ la terrible jusqu’aux plus sournois comme Haine-Kâ-Aime dont on ne pouvait jamais vraiment prévoir les réactions. La simple idée d’avoir ce pandémonium à ses trousses pour les siècles des siècles fit baisser la température du bain de huit degrés virgule six, Gër prit donc deux décisions : s’essuyer et partir sans délai pour Le-palais-qui-pense-à-la-place-du-prince.

  Il entra dans son atelier magique pour faire ses préparatifs puis se saisit d’un bloc d’émail et le transforma en un texte joliment tourné dans lequel il s’étonnait que le très Grand et le très Honorable Sâar se soit enquis de sa misérable personne et qu’il était sur les charbons ardents depuis qu’il savait qu’il était invité par sa magnificence, etc., etc. Après avoir signé,il se dirigea vers une étagère remplie de lampes d’Aladin à moitié cassées qu’il s’était promis de mettre au rebus dès qu’il aurait un moment de libre. Elles ne lui servaient plus à rien depuis quelque temps car il s’était équipé d’une boîte magique appelée l’Abhoks qui les remplaçait toutes. Il s’assit devant une sorte de miroir aux couleurs bleutées, fit les signes magiques avec deux doigts seulement (il débutait) puis psalmodia les codes magiques appropriés afin de faire apparaître le nain Ternette qui se fit un peu attendre comme d’habitude. Ternette venait toujours avec un groupe de copains ce qui agaçait considérablement Gër qui ne pouvait cependant rien faire contre cette déplorable manie car il n’était pas encore dégroupé.

  Le magicien après avoir fait le signe mystique à trois doigts du sortilège « ctrlaltsupp », celui qu’on apprenait en tout premier lieu et qui était le plus utile pour pratiquer la magie de l’Abhoks, félicita le nain pour sa vêture qui rappelait la maison d’Orange à laquelle il appartenait en évitant soigneusement de lui parler d’Effère — car le nain Ternette c’est Orange, point Effère, le fait est connu chez tous les magiciens.

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Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye Episode 2

Enfin, il lui confia l’émail pour qu’il aille l’apporter au Grand Sâar à la vitesse d’El Ecktrönicq (qui était très variable) le génie fantasque de la tribu des Tëlëk’ Homs. Cela fait, il sortit son char à trois dragons (il avait fait régler le dragon du milieu qui posait pourtant toujours problème dans les virages)et prit le chemin des airs en direction du Palais-qui-pense-à-la-place du-prince. Cette fois il fit très attention à ne rien brûler sur son passage, il y réussit à peu près.

   A mi-chemin, le faune qui logeait dans la conque qu’il transportait toujours dans sa poche se mit à vibrer. Gër extirpa la conque d’une de ses multiples poches et le Faune tout en continuer à vibrer sortit de son nid — c’était un modèle flambant neuf, appelé nid-Faune — avec un masque sur le mufle. Le magicien ne pouvait donc pas savoir qui l’appelait. Il appuya néanmoins sur le nid-Faune et prit la communication.

— Gër Harmaj Haax, j’écoute.

— Ici le cabinet de sa Magnificence Éternelle et Indicible, le Très haut et Très Grand Sâar Qkhözsye…

Gër se mit à bafouiller d’émotion (ce qui était d’ailleurs prévu par le protocole) et répondit :

— Oh ! je ne sais comment … mais … je suis très … Vraiment … si je m’attendais à …

Cette réponse avait dû satisfaire son interlocuteur qui reprit immédiatement.

— Je suis chargé par le Très Haut et la Très Sainte Lumière de Son Immense Esprit de vous guider vers sa demeure provisoire-qu’il-fera-durer.

— Merci beaucoup, je suis le très humble et très honoré serviteur sa Magnificence Éternelle et Indicible.

— Nous le savions déjà.

— Que dois-je faire ?

— Rien. Nous prenons les commandes à distance de votre char, bien que ce type de modèle soit un peu ancien, rajouta la voix avec une pointe de mesquinerie.

— Bien, je me mets à vote disposition, se contenta-t-il de répondre. Il ne voulait pas faire de faux pas, on n’a jamais l’occasion de faire une deuxième première bonne impression se répéta-t-il, satisfait de sa trouvaille sémantique.

    Le faune émit un petit « clic » en lui tirant une langue très chargée puis replia la pointe de ses oreilles qui lui servaient d’antennes et rentra dans la conque pour reprendre son roupillon ce qui constituait sa principale activité après la boisson. Gër soupira, la magie avait toujours ses bons et mauvais côtés. On ne pouvait plus se passer de ces faunes qui se révélaient si commodes mais il fallait s’en méfier comme de la peste. La plupart étaient des traîtres qui n’avaient qu’un but : accomplir des forfaits illimités.

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Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye Episode 3

Gër arriva très rapidement au-dessus de l’El Hiiseeh et fut mis en orbite géostationnaire à l’aplomb du grand perron. La cour était vide exceptée la garde noire qui pointait ses armes vers son char, l’oeil vide et la mine renfrognée. Tout-à-coup il y eut un grand bruit, puis de la musique, une chanson avec quelques accords de lyre probablement. L’ensemble était assez mauvais mais c’était l’annonce, à n’en pas douter de Kharlab Rhunny et quand on entendait Kharlab susurrer le Grad Sâar n’était jamais bien loin.

Gër vit la sorcière Rhunny se trémousser en robe transparente sur les marches du palais en chuchotant quelques fadaises (elle disposait environ de trois décibels ce qui était largement suffisant au goût de chacun) et en pinçant les cordes de sa lyre qu’elle portait en bandoulière, le tout était artistiquement sans intérêt cependant, par prudence, Gër se pâma d’aise et applaudit à tout rompre en en criant « Bravo ! bravo ! encore ! » ce qui fit redoubler les trémoussements lascifs de la belle.

Tout-à-coup le perron se remplit avec la suite maléfique de Qkhözsye. D’abord un démon bifrons qui avait pour nom « Jumeau » car l’une des têtes regardait à gauche alors que l’autre lorgnait carrément à droite. Depuis son allégeance au Grand Sâar, c’était toujours la tête de droite qui parlait. Certains allaient jusqu’à dire que cela avait toujours été le cas, mais qu’il faisait illusion en remuant les lèvres de sa figure gauche comme un ventriloque. Gër aperçut aussi la Mort-Anneau, démon femelle redoutable, au goitre développé et qui avait besoin de se faire tripoter par tous les démons mâles qui passaient à proximité, ce qu’ils faisaient machinalement, la main moite et le regard perdu.

Avant qu’il ait eu le temps de passer tout ce pandémonium en revue, le magicien sentit que son char descendait brutalement comme mû par une force invincible. Les dragons se cabrèrent, soufflèrent un peu de fumée mais ne purent lutter contre cette terrible puissance. Le char se posa dans la cour et Gër fut projeté au bas de la première marche du perron puis atterrit à quatre pattes le nez sur les graviers. Le sol remua légèrement et une petite déclivité se dessina qui enfonça Gër un peu plus dans le sol. Il voulut se relever mais une force puissante le maintenait plaqué au sol, seule sa tête était libre de ses mouvements.

A ce moment-là les susurrations insupportables de Kharlab Rhunny s’arrêtèrent net tandis que les démons inférieurs s’écartaient pour laisser passer leur maître : le grand Sâar Qkhözsye apparut enfin sur des échasses. Il fit un geste vers le magicien et la force qui le maintenait au sol cessa. Il put ainsi se relever, s’épousseter un peu et reprendre ses esprits. Enfin il releva la tête et contempla le Très Haut. Il comprit alors pourquoi Qkhözsye tenait tant à ce genre d’épithètes : il appartenait à la race des nains, d’habitude confinés sous terre pour travailler dans les mines ou forger des épées enchantées. Gër demeura interdit. Comment ce spécimen avait-il pu s’échapper ?

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Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye Episode 4

On disait que certains clans de nains poursuivaient les fuyards et les déserteurs pendant des décennies pour les égorger dans leur sommeil. Il l’observa attentivement une fois encore. Evidemment, avec la barbe rasée, la tignasse soigneusement coupée et coiffée, ainsi que les échasses habilement dissimulées sous des chausses très coûteuses spécialement prévues pour cet usage, le Très-Haut mais tout petit pouvait faire illusion devant un humain un peu naïf, cependant Gër connaissait bien le peuple des nains et aucun d’entre eux ne pouvait le tromper sur son origine. Il faudrait qu’il en parle à son collègue magicien Gandolf dont un ami personnel était membre de cette espèce redoutable, nota-t-il intérieurement. Un échantillon du peuple souterrain à la tête de l’El Hiiseeh ! Ce n’était pas banal comme découverte. Il préféra néanmoins la garder pour lui, dans le cas présent, c’était plus sûr. Il fit donc comme s’il n’avait rien vu ce qui est la meilleure stratégie à adopter quand on est face à des puissants et leva les bras au ciel en direction du grand nain en psamoldiant :

Ô vous, le Très Grand, le Très Haut, votre Altitude Sérénissime et Stratosphérique soyez béni entre tous ; je loue cette conjonction unique des planètes qui m’a permis de contempler votre Admirable et très haute personne.

Puis il baissa la tête et s’agenouilla en signe de soumission. Il entendit le Sâar dire à l’un de ses conseillers :

Il me plaît bien ce garçon. Il sait parler.

Puis le nain le plus grand du monde descendit les marches d’un pas étonnamment assuré pour quelqu’un qui se déplaçait sur des échasses (Gër en déduisit qu’il avait dû commencer très jeune) et asséna une grande claque sur l’épaule du magicien en lui disant :

Pas de chichi entre nous ! On se tutoie ?

Gër répondit, effaré :

B..Bien sûr, j’allais le proposer. J’aime les rapports humains francs et directs.

Le Grand Sâar claqua des doigts et la troupe entoura le mage illico. La susurration insupportable reprit de plus belle accompagnés par les crissements de la lyre. Le démon femelle de la Mort-Anneau frétilla du buste en faisant tressauter sa poitrine et son goître, Cloaque Gluant lui sourit en découvrant une triple rangées de chicots jaunes digne d’un requin où pendaient encore quelques lambeaux de chairs noires et le démon Jumeaux le reniflait sans cesse en arborant un air ahuri.

Gêr fut quasiment poussé dans le grand hall d’El Hiiseeh aux murs recouverts d’or et de pierres précieuses. On le fit asseoir dans un fauteuil sculpté dans les plus riches essences et on lui servit une collation composés des mets les plus délicats accompagnés de subtiles décoctions des plus rares fruits de l’univers (le Grand Sâar ne buvait jamais d’alcool selon la propagande officielle). Cinq minutes plus tard, Rash ÿ Dahdaht ÿ traversa le hall en se déhanchant comme une danseuse orientale si bien que le magicien crut un instant qu’il s’agissait encore d’une parade de bienvenue mais la succube le détrompa bientôt quand elle s’écria juste avant de sortir :

Et meeeerde ! j’ai encore cassé mon talon. Ils vont m’entendre à la boutique !

Il était de notoriété publique que Rash, comme on l’appelait familièrement, portait exclusivement des chaussures de chez Méphisto, un de ses démons favoris. Peu à peu le grand hall se vida. Gër se retrouva seul, un peu désemparé et vaguement inquiet. Tout-à-coup il sentit plus qu’il ne vit une présence s’insinuer à ses côtés. En se retournant, il contempla Cloaque Gluant qui l’observait avec un sourire énigmatique à filer la chiasse au fils de Satan. Le magicien était évidemment habitué à côtoyer toutes sortes de monstres mais il ne put réprimer cependant un petit sursaut d’horreur que Gluant interpréta sans doute comme une tentative de bourrade amicale, qu’il lui rendit donc.

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Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye  Episode 5

Derrière lui, se profilait une ombre aux effluves malfaisants et délétères qui ne souriait jamais. En se levant il reconnut cette forme menaçante : K’laud’h Guano dit « merde-de-cormoran » ou, parfois, « étron-de-goéland ». Le mage sut à cet instant pourquoi il portait le même nom que la fiente de mouette, il avait tout simplement la tête de l’emploi.

Cloaque Gluant lui murmura d’une voix de crécelle rouillée :

— Le Maître vous mande en son antre ».

Gër lui emboîta le pas alors que merde-de-cormoran ajouta avec son intonation sifflante et métallique :

—Venezzzz avec nousss … »

Le bureau était immense. Tout fond on distinguait une vaste bibliothèque dont les volumes poussiéreux n’avaient pas vu la main de l’homme depuis le fameux M’yith Errhan, demeuré célèbre dans l’histoire sous le surnom du «  Président Qui Savait Lire  ». Il savait également très bien mentir mais c’est une caractéristique qu’il partageait avec beaucoup de ses successeurs et de ses prédécesseurs également. Le grand archiviste du royaume des mages insistait souvent sur le fait que le mensonge chez M’yith Errhan était porté à un tel degré de perfectionnement qu’on avait songé un temps à la possibilité d’inclure cette pratique dans la liste des Arts Libéraux.

Le grand Sâar avait subi, à l’instar de nombreux dirigeants, l’influence involontaire de celui qu’on appelait également parfois ThaunT’Hon mais ne pouvant tout apprendre, il avait usé de son droit d’inventaire en décidant de se spécialiser dans le mensonge qui lui paraissait plus conforme à ses objectifs que la lecture qui, en outre, lui demandait un effort de concentration difficilement compatible avec son état de nain hyperactif. Il avait donc travaillé la bibliothèque au lance-flamme comme tous les grands communicateurs de son époque avec une sorte de monomanie assez innocente qui concernait la destruction immédiate de tout exemplaire visible d’un opuscule intitulé La princesse de Clèves. Nul n’avait jamais pu connaître la raison profonde de cette compulsion puisqu’il était manifeste qu’il n’avait jamais pu lire un roman dans son intégralité, celui-là pas plus qu’un autre. Le fait était bien là, néanmoins, et Qhöszye avait ordonné le traitement au napalm de tous les exemplaires disponibles de ce roman classique en menaçant, en outre, tous les éditeurs de son royaume de les pendre à un crochet à boucher s’ils s’avisaient de le réimprimer un jour. Par conséquent l’ouvrage était devenu rapidement indisponible ce qui avait bizarrement stimulé l’intérêt du public pour ce titre naguère tombé dans les oubliettes de la littérature. Le Très Haut était juché sur une sorte de chaise à béquilles qui s’apparentait à une chaise à bébé avec accoudoirs rabattables. Son visage était ravagé par des tics et ses épaules tressautaient au rythme de trois haussements à la seconde. Le grand Sâar Qkhözsye était stressé. Dès que Gër fut entré il se leva sa chaise, enfila discrètement ses échasses et vint à sa rencontre. Il le toisa par en-dessous car Gër était plutôt grand pour son âge. Pour éviter toute fâcherie, le magicien plia un peu les genoux et fléchit imperceptiblement les jambes afin de se hisser à une hauteur légèrement inférieure à celle du Très Haut qui apprécia la manœuvre avec un sourire satisfait. Le Sâar le prit par l’épaule et lui parla :

— Tu m’as posé une question ? Et ben je vais y répondre !

Gër n’avait absolument rien demandé mais ne laissa rien transparaître de son étonnement et prit l’attitude de celui qui est passionné par ce qu’on lui raconte. — Voilà bientôt cinq ans que j’ai investi El Hiiseeh. Il fit un geste du bras qui englobait toute la pièce. Etron-de-Goéland et Cloaque Gluant émirent de petits cris de plaisir accompagnés d’exhalaisons fétides pour preuve de joie et de bonheur. licence-CC

Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye  (Episode 6)

Le magicien se demanda s’il devait lui aussi émettre un gaz ou bien une petite éructation nauséabonde, il ne connaissait pas l’étiquette de la cour dans tous ses méandres et ce point précis lui échappait. Il décida de s’abstenir quand il vit Qkhözsye se reculer un peu pour échapper aux miasmes. Comme l’avait déclaré jadis son prédécesseur, un impayable boute-en-train, « il n’y pas que le bruit, il y aussi l’odeur« . 

Mais ce lieu est désormais investi par des forces obscures, contraires à ma magnificente mansuétude et entend désormais me chasser pour me remplacer par un démon maléfique (la pestilence des deux conseillers devint à ce point insoutenable que le Sâar fit brûler 500 grammes d’encens sur son bureau en procédure d’urgence) nommé … nommé …

Je connais son nom, abrégea Gër.

Merci, je ne puis prononcer ce patronyme maudit sans ressentir une haine implacable germer dans mon cœur.

Tout le monde savait bien que Qkhözsye avait subi une ablation du coeur principal pendant son enfance qui avait été remplacé par une clepsydre mécanique fabriqué par ses congénères dans une lointaine contrée appelée Sss’ Huyïsss. Par conséquent rien ne pouvait germer dans son coeur, pas même la haine qui avait dû sans doute trouver un lieu plus propice. Gër accepta toutefois la métaphore et écouta la suite.

Moi l’ami du peuple, des petits, des obscurs, des sans-grande, des …, des …

Des pauvres, tenta Gër sans grande conviction

Voilà, c’est ça … euh, comment tu as dit ?

— Des pauvres, répéta le mage en articulant bien.

—  Oui, des pauvres ! Qkhözsye Asséna une nouvelle sur l’épaule droite du magicien qui songea qu’il lui faudrait changer de côté la prochaine fois qu’il parlerait avec le Sâar.  Toi, tu me comprends vraiment.

Il s’arrêta un instant pour regarder derrière lui et pratiqua un signe magique qui consistait en une suite de haussements d’épaules compulsifs accompagnés de mouvements du cou qui le faisait un peu ressembler à un dindon. A ce signal, Merde-de-cormoran et Cloaque Gluant glissèrent sur le sol en produisant des bruits de succion humides assez écœurants pour se rapprocher de celui qu’ils avaient choisi comme maître. Le Très haut devenait de plus en plus agité, ses tics s’aggravaient et il ne tenait plus en place. Cloaque Gluant lui murmura quelque chose dans l’oreille droite alors qu’étron-de-goéland faisait de même dans l’oreille gauche (la plus faible). Peu à peu, un calme relatif s’empara de Qkhözsye, étron-de-goéland l’assit dans sa chaise haute le sangla avec trois courroies et attendit que la crise s’arrête. Kharlab Rhunny fit une brève apparition en chantant quelque niaiserie qui eut le don d’agacer considérablement les deux démons mais qui sembla détendre  le Grand Sâar Qkhözsye. Cloaque Gluant ôta les lanières et le nain, tout à fait rétabli, reprit la conversation exactement au point où elle s’était interrompue. La métamorphose était proprement stupéfiante. Qkhözsye s’adressa à nouveau à Gër :

Je t’ai demandé de venir car tu peux m’aider.

Le sorcier prit un air à la fois honoré et interloqué ce qui n’est pas facile mais il avait fréquenté les meilleures écoles de magie, notamment un centre de formation appelé « Bout d’l'ard » parce qu’on y mangeait très mal. En revanche, les professeurs y étaient tous excellents, sauf un. Il répondit :

Moi, aider le Très haut et Très Grand Sâar Qkhözsye ? Ô magnificence et puissance lumineuse intégrale et inoxydable, comment serait-ce possible ?

Décidément, tu me plais de plus en plus. Tu m’as posé une question, et bien je vais te répondre.

Les haussements d’épaules compulsifs reprirent et merde-de-cormoran se dirigea aussitôt vers la chaise haute mais le nain l’arrêta d’un geste comminatoire avec un « ça va » sans appel. Il reprit.

Je sais, car ma police et mes espions sont les meilleurs de cet univers (pour une fois il disait la vérité) que tu t’es récemment investi dans un domaine mystique qui m’intéresse au plus haut point, celui de la magie de l’Hâqömh.

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Gër Harmaj Haax et le Grand Sâar Qkhözsye  (Episode 7 )

— C’est exact Grand Sâar.

— J’ai besoin de cette magie pour demeurer à l’El Hiiseeh. Il me faut absolument de l’Hâqömh.

— Je ne suis qu’un modeste praticien de cette nouvelle magie, Très haut et Gigantesque et Grandissime Géant.

Un tic vint tordre brièvement la bouche du Sâar, il rentra le cou dans les épaules deux fois de suite et tourna la tête vers la droite. Etron-de-goéland se précipita mais Cloaque le retint. La crise était passée. Gêr crut entendre quelques notes de lyre dans le lointain. Qkhözsye  reprit :

— Il ne faut pas être modeste, c’est un grave défaut, le plus grave, celui de la tribu des Lh’Öuz Zheurs, mes ennemis jurés. Regarde-moi, ajouta-t-il en se redressant un peu dans sa chaise de bébé, suis-je modeste ?

Il était indubitable que le Sâar était tout sauf modeste.

— Absolument pas Votre Elévation.

— Je croyais qu’on se tutoyait ?

— Mille excuses Ton Elévation.

— Ah, je préfère ça. Et bien tu vois, moi je ne fais pas partie de l’espèce des Lh’Öuz Zheurs et je n’en ferai jamais partie, ajouta-t-il avec véhémence.

Gluant et Guano le surveillaient attentivement pour prévenir une nouvelle crise d’hyper-agitation. Il se calma un peu, inspira profondément, et ferma fugacement les paupières. La pièce puait la vieille magie rance constata Gër dont le regard allait des deux démons au nain le plus grand du monde. Ce dernier serrait maintenant les mâchoires et avait rentré presque totalement son cou dans ses épaules. Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front puis venaient s’écraser sur les ailes de son nez. Ni Cloaque Gluant ni Merde-de-cormoran n’esquissèrent un geste pour sangler à nouveau le Sâar, ils paraissaient au contraire parfaitement détendus, il ne s’agissait pas d’une nouvelle crise. Le magicien attendit donc, comme les deux autres, que Qkhözsye veuille bien redevenir normal si tant que ce mot ait une signification pour un membre aussi dénaturé d’une espèce déjà viciée. En fait, il l’apprit plus tard, Son Eminente Altitude réfléchissait, tout bonnement. L’exercice lui était pénible car il manquait de l’équipement minimal nécessaire à la pratique de cette activité mais elle était manifestement sans danger. Sa tête fut agitée de violents soubresauts spasmodiques, il bava un peu sur sa chemise puis sombra dans un court sommeil comateux.

— Ssssa grandeur va ssssûrement avoirrr une idée, coassa Cloaque Gluant dont l’haleine, même à trois mètres, aurait fait dégueuler un vautour.

— Cssssela est cssssertain, ajouta K’laud’h Guano dans un relent putride d’oeufs pourris et de haine avariée.

De fait, l’homme-foetus prostré sur sa chaise à bébé commença à bafouiller quelque sons incohérents et déclara enfin, dans un silence quasi religieux :

— Je vais taxer les pauvres et les étrangers ! Avec ça, je vais tous les niquer.

Kharlab Rhunny apparut aussitôt pour entonner un cantique à la con (les seuls qu’elle connaissait) tandis que les deux démons malfaisants entamaient quelques pas de danse autour du bureau en manifestant leur joie et leur enthousiasme.

— Oui, csss’est cssela, bien ssssûr ! disait l’un

— Csss’est sssuper, csss’est ekssssstra, ajoutait l’autre.

Et pendant ce temps l’elfe à poils pubiens (une espèce assez rare se dit Gër) continuait à massacrer quelques accords sur sa lyre en piaillant comme un corbeau castré. Tout-à-coup, l’air empesta la magie, Harmaj se recula, sur ses gardes et fut éberlué par le spectacle qui s’offrait à lui. Dans une déchirure de l’espace-temps, le pandémonium défila. Narh Dyn’ la « Mort-Anneau », maquillée à la truelle, formait la tête du cortège. Elle secouait son goitre en signe de joie et de bonheur.

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